Titre d’actualité

(Éric-Emmanuel Schmitt) 11 mai 2021

Le temps est exécrable. Un vrai déluge. Des gouttes grosses comme des pièces de deux euros tombent du ciel. L’orage gronde là-bas derrière les grands arbres. Il se rapproche. Aux abris ! Nous nous trouvons dans les environs de Maredsous dont les terrasses sont les plus grandes de Wallonie avec plus de 700 chaises. On y va !

Ce que j’aime dans cette abbaye, ce n’est pas (même si vous ne me croyez pas) les nourritures et boissons terrestres qu’on y sert mais bien celles de la librairie. Une des plus belles que je connaisse en matière d’éditions religieuses ainsi que musicales, classiques et sacrées. J’aime me promener dans cette boutique à Bon Dieu et y feuilleter les dizaines de bouquins, souvent épais, qui parlent d’Infini, d’Inconnu, d’Inaccessible… Avec un I majuscule parce qu’il y est question de divin. Mais je dirais aussi d’Incroyable… car si je respecte les témoignages et professions de foi couchés sur ces pages mystérieuses et mystiques, je reste sceptique et ne crois pas, mécréant que je suis, à grand-chose. Sauf, je l’ai écrit dans mon billet Prière publié il y a un an, au Dieu de Spinoza « celui qui vous aurait dit ne priez plus mais sortez et profitez de votre vie. Je veux vous entendre chanter, vous voir heureux jouissant de tout ce que j’ai fait pour vous» (Einstein)

C’est ce que j’ai fait hier avec ma femme: profité de la vie, simplement en respirant l’air humide et parfumé de la campagne, savourant quelques douceurs monastiques et m’offrant le premier volume de l’histoire de l’humanité romancée par Eric-Emmanuel Schmitt. Une saga qui comprendra huit gros bouquins, une œuvre titanesque, une aventure exceptionnelle, un vrai « travail de bénédictin ». Selon la quatrième de couverture, ce premier livre présente Noam, le héros immortel qui traversera toutes les époques et commence dans ces pages par se mesurer à une calamité célèbre : le Déluge.

Sous la toile du chapiteau qui protège notre terrasse des trombes d’eau, je trempe mes yeux dans La Traversée des Temps – Paradis perdus (éd. Albin Michel) et la magie opère aussitôt… Mais je ne m’aventure pas trop, je sens que ce livre irrésistible peut m’entraîner loin d’ici : d’abord, du Néolithique au Déluge et dans les volumes qui suivront de la Porte de Babel à la civilisation mésopotamienne, de l’Egypte des Pharaons à Moïse, de la Grèce du IVème siècle à Rome et au christianisme, de l’Europe médiévale et Jeanne d’Arc à la Renaissance et la découverte des Amériques et enfin aux Révolutions politiques, industrielles et techniques. Bref, de la préhistoire à aujourd’hui !

Mais pas trop vite, cool, je vais prendre mon temps, fermer ce livre pour d’abord écouter la musique des gouttes, déguster la mousse blanche et son liquide doré, profiter de notre première escapade après 8 mois de restrictions sanitaires.

Oui, retrouver un peu de nos Paradis Perdus.

Intime

J’ai appris un nouveau mot en lisant récemment l’interview d’une responsable de maison d’édition, un peu prout-prout, se plaignant de recevoir trop de manuscrits. Je ne sais plus combien par an et surtout ces derniers mois de confinement. «Trop à lire…trop de choix…beaucoup feraient mieux de laisser tomber la plume ». Comment le sait-elle si elle ne lit pas tout ?

Moi, si j’étais à sa place, au lieu de décourager ceux qui grattent des cahiers ou des claviers, je me réjouirais. Plus il y a de plumitifs, plus il y a de chances de voir émerger des écrivains. Plus il y a de mots et de phrases, plus il y a d’histoires à découvrir. « … il y a trop de « diaristes… ». Je ne connaissais pas ce mot qui signifie auteur d’un journal intime.

Toucher à l’intime, n’est-ce pas la vocation de la littérature ?

« Petites gens, grands sentiments »

(Alice Munro) 13 mai 2021

En 2013, Alice Munro, auteure-nouvelliste canadienne, reçoit le prix Nobel de littérature et donne ainsi ses lettres de noblesse à un genre littéraire, la nouvelle, trop souvent méprisé. Pour beaucoup, en effet, la nouvelle est au roman ce que le court métrage est au long, un art mineur, pas abouti, une sorte de brouillon. « Prendre le temps de faire court » n’est d’ailleurs encore aujourd’hui que peu considéré. On le constate en librairie, plus un livre est épais, plus il coûte. Comme la bouffe, la littérature se vend encore souvent au poids.

J’ai reçu en cadeau quand il sorti en avril 2013 le recueil Trop de bonheur *(éd.  L’Olivier), 10 nouvelles dans lesquelles « les personnages d’Alice Munro courent après le bonheur. Quête vaine, éperdue, étourdissante, mais qu’ils poursuivent ans relâche » (4ème de couverture).

Je ne sais pour quelle raison, je ne l’avais pas encore lu, oublié qu’il était dans un coin de ma bibliothèque, à l’ombre des regards, passant à côté de sa vie de livre comme ses héroïnes discrètes, anonymes, peu gâtées par le destin. J’ai entamé la lecture de ces histoires sans grande conviction mais me suis senti bouleversé dès les premières pages par ces vies de femmes surtout, d’apparence simples et banales, peu heureuses en amour, usées par les contraintes domestiques, prisonnières des habitudes et des silences mais qui, un jour, s’échappent en vrai ou en rêve ou en cauchemar. Derrière ces « petites gens », on découvre des mystères, des profondeurs, des fulgurances, des tragédies. Ce qui a fait dire au comité Nobel pour justifier son choix : « Petites gens, grands sentiments ». J’aime beaucoup ce genre de littérature qui plonge dans les vies de tous les jours, celles de nos proches, de nos voisins, de gens comme nous, comme moi. Une écriture belle et poignante, des histoires superbement racontées, des personnages attachants… Alice Munro n’est pas qualifiée de « Tchekhov de l’Ontario » par hasard.

* Alice Munro est une auteure de langue anglaise mais j’ai lu ce livre en version française traduite par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. J’en profite pour féliciter ces écrivains de l’ombre qui mettent leur talent au service d’autres auteurs. Eux aussi vivent souvent cachés et dans l’anonymat mais n’en ont pas pour autant moins de passion et de « grands sentiments » que ceux qui écrivent dans la lumière.

  

Des blanches et des noires

(Jean-Baptiste Andrea) 9 mai 2021

Toutes les touches des émotions, bémols et dièses, tout le clavier des sentiments… ce roman est une sonate, violente et tendre, celle d’un vieux pianiste solitaire et virtuose qui ne joue que Beethoven sur des pianos publics dans les gares et les aéroports. Jamais dans les salles de concerts. Il refuse.

Dans la solitude des foules, il pianote pour des passants qui ne l’écoutent pas. Sauf, parfois, l’un ou l’autre. Mais il s’en fiche, il ne cherche pas les bravos, il refuse de se produire en concert, il joue uniquement dans des endroits publics en espérant se faire entendre par celle qui lui avait promis après l’avoir entendu et avant de disparaître de sa vie:

« si tu rejouais comme ça, et que je t’entendais du bout du monde, je te reconnaîtrais ».

Viendra-t-elle… ou pas ? À Orly débarquant de l’avion venant de Moscou ou sur le quai de la Gare de Lyon descendant du dernier train, le 0h35 en provenance de Barcelone.

Un jour, il décide de raconter son histoire à un passant, vous ou moi qui lisons ce roman. Comment et pourquoi en est-il arrivé là ?Il nous emmène alors dans son enfance quand un crash d’avion le bascule du bonheur familial à l’enfer de l’orphelinat. Son adolescence se déroulera dès lors dans des lieux désespérants, entre diables et saints, maltraitance et amitié, haine et amour, noirceur et lumière, prison et espoir, silence et musique car tout petit, le gamin a eu la chance d’avoir un vieux professeur de piano génial. La musique rythme ce roman comme il rythme la vie de Joe :

« Je joue la vie et la mort comme si elle n’étaient rien, et elles ne sont rien… je joue le mal et la joie qui font l’air de nos vies. Mes pianos à New-York, Moscou, Londres, Valparaiso ».

Sur son parcours planent la luminosité de Beethoven, le tempo des Rolling Stones Sympathy for the Devil, le silence du module lunaire de Michaël Collins et la tendresse du hasard, celle du jazzman Thelonious Monk bluffé par le jeune virtuose essayant un piano dans un magasin à New-York qui lui demanda d’où il tenait ce talent :

– Your old man taught you to play ? » (c’est ton père qui t’a appris à jouer ?)

– « Oh, no, I’m an orphan » (oh, non, je suis orphelin)

– « If you play like that, you ain’t an orphan » (si tu joues comme ça, tu n’es plus orphelin).

Ce roman est un pur bonheur même s’il ne raconte pas un destin des plus joyeux. Il m’a transporté sur la gamme de tous les émois, des graves aux aigus et fait monter des perles aux yeux quand j’ai à l’enfance de mon père, orphelin comme Joe, dans des institutions qui n’étaient pas – je suppose car il n’en parlait jamais – des jardins de roses. Un bonheur, oui, car ce livre est sublimé par l’art narratif,  la poésie et l’humour décalé de Jean-Baptiste Andréa dont, ignare, je ne connaissais que le nom. Des diables et des saints, son troisième roman, m’a donné l’envie urgente de découvrir les autres ainsi que ses films. Merci à Muriel, ma libraire de la Compagnie des Mots de me l’avoir conseillé !

Ah, oui, avant de terminer, celle que Joe attend depuis si longtemps, assis derrière les pianos dans les gares et les aéroports, arrivera-t-elle enfin… ou pas ?

Livre de nuit

(Leïla Slimani) 27 04 2021

« Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. »

Leïla Slimani n’est pas une romancière du jour, de l’apparence, de ce qu’on voit de prime abord. Ses histoires fouillent plutôt ce qu’il y a derrière, les faces sombres de nos vies. Comme, entre autres, son formidable roman Chanson douce (éd. Gallimard – Goncourt 2016), qui relate la métamorphose de Louise, de gentille gardienne d’enfants à nounou infanticide, victime de la solitude, de l’indifférence et de l’inhumanité de notre société.

Le parfum des fleurs la nuit (éd. Stock), son dernier livre, n’est pas un roman mais un récit, une succession de textes personnels qui plongent aussi dans ce qui est caché. Pas dans des fictions mais dans la vie de l’auteure. À contre-cœur, Leïla s’est laissée embarquer dans un projet que lui a proposé son éditrice, l’invitant à passer une nuit, seule, dans un des plus fascinants musées d’art contemporain du monde, La Punta della Dogana à Venise. Et d’y écrire ses réflexions et émotions qui seront publiées dans la collection Ma nuit au musée créée par les éditions Stock.

«Dans quel piège suis-je encore allée me fourrer ? Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte alors que je suis intimement convaincue que l’écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ? » Et puis, de plus, Leïla n’est pas amatrice d’art contemporain, elle en ignore tout ou presque, son monde à elle depuis l’enfance c’est la littérature : l’amour des livres que lui a transmis son père et l’écriture.

Pourtant, elle accepte l’invitation et se retrouve seule confrontée toute une nuit avec des œuvres qu’elle ne comprend pas, dit-elle, mais qui vont la mener vers ce qui palpite au plus profond d’elle. C’est la raison d’être de l’art contemporain, surtout conceptuel, selon ses créateurs : établir une relation entre l’œuvre et le spectateur et ensuite entre celui-ci et ce qui est enfoui dans son âme.

En suivant Leïla errer pieds nus entre objets, lumières et installations ésotériques, nous l’accompagnons surtout dans ses pérégrinations intérieures. Nous découvrons les auteurs et des extraits de textes qui l’ont marquée, nous découvrons aussi sa conception de la liberté et son – non, ses – identité(s) à travers quelque évocations de son enfance où elle s’ennuyait le jour et attendait la nuit pour rêver. Nous serons notamment bouleversés par la blessure que l’emprisonnement injuste de son père provoquera dans sa famille.

Enfermée dans cet immense musée éclairé essentiellement par les reflets de la lune sur les eaux de la lagune, elle nous révèle également son goût pour l’isolement, son sentiment de sécurité « Moi qui suis si peureuse, je me sens protégée dans ce lieu, dans ce sanctuaire. J’aime être enfermée dans le noir d’une salle de cinéma. Je n’ai pas peur dans les bibliothèques, dans les librairies, dans les petits musées de quartier où l’on va moins pour la qualité de l’exposition que pour trouver un lieu où se réchauffer. Le reste du temps, j’ai peur ». Une réflexion très consolatrice, je trouve, en ces temps de confinement.

Mais surtout, surtout, les mots de Leïla, son style, la beauté de sa langue, sa poésie même si parfois elle est noire, sa richesse culturelle et littéraire, les émotions fortes et douloureuses qui jaillissent de ses racines arabes, musulmanes, nomadistes mais aussi françaises, tout cela nous envoûte comme une chanson pas toujours douce mais tellement belle à écouter jusque tard dans la nuit.

Batterie plate ?

(Nicole Malincoli) 08/04/2021

La mémoire, c’est comme une batterie. Avec le temps, elle se décharge et au moment où l’on ne s’y attend pas, elle finit par être plate, vide, morte.

Alors on essaie de la recharger en regardant des vieilles photos, en fouillant dans des tiroirs, en épluchant des archives. Parfois, ça fonctionne mais généralement pour peu de temps. Le meilleur remède pour rebooster ses souvenirs, c’est la lecture. Se plonger dans des récits d’autrefois ou dans les « Mémoires » d’auteurs qui ont une plume capable de ressusciter le passé.

J’achève actuellement un livre touchant de Nicole Malincoli, intitulé avec justesse Ce qui reste (éd. Les Impressions Nouvelles). Oui, en effet, ce qui reste de notre enfance, de nos parents, de nos grands-parents, ce n’est bien souvent plus grand-chose, juste des riens, des impressions voire des imprécisions comme des pièces de puzzle, des odeurs de lilas ou des bruits de vieille machine à coudre.

Dans ce récit, Nicole Malincoli redonne vie avec simplicité et tendresse aux années d’après-guerre, celles où je suis né. Et quand elle décrit le potager de ses grands-parents, c’est le même que celui des miens, quand elle observe sa maman « faire sa buée », je revois la mienne penchée sur la cuve fumante où bout son linge, quand elle raconte l’ennui des dimanches pluvieux où l’on écoutait la radio en jouant au jeu de l’oie ou du loto, je me retrouve avec mon frère qui essayait de tricher dès que j’étais distrait.

Sur les meubles et les cheminées trônaient alors des photos encadrées représentant des couples sépias un peu guindés, des jeunes filles en robe de dentelles avec un missel en main, des militaires moustache au vent et baïonnette au canon… des photos de gens que l’on ne connaissait pas mais dont nos parents, parfois, nous racontaient des bribes de vies. Chez Nicole Malincoli, c’était un vieil oncle au service militaire, des grands-parents autrefois jeunes mariés ou une mamie en jolie communiante. Chez moi, c’était… pareil, en fait.

Plus qu’un livre de souvenirs personnels, Ce qui reste est un recueil de souvenirs collectifs. Délicieux comme une boîte de chocolats fins, précieux comme un coffret de vieux vins. Je l’avais emporté avec moi ce matin pour le savourer dans la salle de repos du centre de vaccination. Des pages-friandises après la piqûre. Autour de moi, n’étaient assis que des gens nés à la même que la mienne puisque les convocations ont été envoyées par tranches d’âge. Beaucoup semblent déjà vieux et ont le regard fatigué, éteint, triste. Si j’avais pu, j’aurais partagé cet émouvant bouquin avec eux pour recharger leur mémoire et rallumer la lumière dans leurs yeux.

Hors saison

(Grégoire Delacourt) 27/05/2015

J’ai terminé la lecture du dernier roman de Grégoire Delacourt Les quatre saisons de l’été publié chez JC Lattès.

Une idée magnifique. Quatre histoires d’amour de couples correspondant aux quatre saisons de la vie se croisent, sans le savoir, sur la plage du Touquet pendant l’été 1999, l’année qui selon Nostradamus et Paco Rabane devait être celle de la fin du monde. Le fil rouge entre ces quatre nouvelles, la sublime chanson de Cabrel Hors saison.

Un style ciselé et poétique. Plus Grégoire avance dans son œuvre, plus sa plume décolle, s’envole, cisèle, chante, s’émeut. Comme l’archet virtuose d’une bande sonore de film, elle magnifie les larmes ou la joie des personnages.

Un parfum agréable et enivrant. Pour illustrer chaque histoire, Grégoire puise dans le langage des fleurs les mots qui décrivent mieux que ceux piochés dans un dictionnaire les bonheurs et malheurs amoureux.

Un livre formidablement bien pensé et écrit. J’ai beaucoup aimé. Mais je n’ai pas été bouleversé. En le refermant, c’est comme si je sortais d’une salle de cinéma avec une belle musique de film en tête, de beaux décors dans les yeux, mais pas une éraflure dans le cœur.

Mais ce n’est pas de ta faute, cher Grégoire. C’est de la mienne. Je n’apprécie pas trop les romans, les films et les chansons d’amour. Ce doit être mon côté Hors Saison.

photo

Trop vite

(Jean-Louis Fournier) 13/03/2021

J’aime beaucoup Jean-Louis Fournier. Son humour, sa dérision, son ironie et souvent sa tristesse derrière le sourire.

Alors dès que je vois son dernier livre en vitrine, zou, impossible d’attendre, j’entre, j’achète, je lis à tout berzingue. Ses pages roulent vite, il écrit bref, sec, rapide. Pas un mot de trop, droit au but, j’adore.

Je n’ai plus le temps d’attendre (éd. JCLattès), une compilation de textes d’une page ou deux nous confronte à nos impatiences et nos courses de vitesse après…euh… après quoi ? Comme lui, toutes proportions gardées bien sûr, je ne me sens pas à l’aise avec les textes longs et les livres épais et quand j’écris, je veux avoir fini avant d’avoir commencé. Comme il l’écrit en page 51, « …je préfère faire court. Peut-être que mes idées sont courtes ».   

Et pourtant comme lui aussi, j’ai horreur de la vitesse sur la route, des dingues qui me collent et m’envoient de grands coups de phares dans le rétroviseur parce qu’ils veulent me dépasser, arriver plus vite, plus tôt. Où ? Souvent, ils ne le savent même pas. « Le QI d’un automobiliste est inversement proportionnel à sa vitesse. Je n’osais pas écrire : Plus tu vas vite, plus t’es con » écrit-Jean-Louis en page 92. Oups, je viens de passer de la page 51 à 92, en 10.03 min/chrono.

Ce bouquin drôle et sérieux à la fois est en réalité un hymne à la lenteur. Au bonheur. « Ils courent toujours, ils courent après le bonheur. C’est pas en courant qu’on attrape le bonheur, c’est en marchant ».

Mais les pages défilent sous mes yeux, je vois déjà le mot FIN en page 165. Trop tard, j’ai lu trop vite. Faudra que je recommence, doucement cette fois, en prenant le temps de respirer, de sourire, de réfléchir, de flâner entre chaque paragraphe. Même si à mon âge, on dit « Je n’ai plus le temps d’attendre ».

Y aura-t-il un 21 mars ?

(Yuval Noah Harari) 08/03/2021

Lamentable !

Je n’ai qu’un mot et un point d’exclamation pour marquer ma lassitude et mon dégoût pour le post d’un « ami » que j’ai vu hier soir sur mon mur. Une illustration, hélas talentueuse, représentant, cousu sur le col rayé d’un « pyjama » rappelant ceux de la Shoah, un coronavirus jaune comme l’étoile de David sur lequel est écrit « Non vacciné ». Je ne le montrerai pas au bas de mon billet, ce serait faire trop d’honneur à son auteur. Un dessin aussi odieux qu’imbécile. Comme l’écrit mon ami Alain Hubert en commentaire : « Ça me révolte ce manque de discernement, cet abrutissement par les réseaux sociaux, ce soi-disant esprit de résistance qui sert juste à des idiots d’un moyen pour se sentir exister ».

J’ai refermé mon ordinateur portable et ai ouvert le dernier livre de Yuval Noah Harari, un historien extraordinaire, 21 leçons pour le XXIe siècle (éd. Albin Michel) que m’a offert ma fille Marie-Noëlle pour mon 73ème anniversaire. Un beau cadeau qui témoigne d’une envie de me voir vivre encore longtemps. J’avais déjà lu avec bonheur du même auteur brillant Sapiens, une brève histoire de l’humanité, un livre qui vous rend plus intelligent car il brosse dans un langage clair, vivant et passionnant l’évolution de l’homme depuis ses origines. Ce nouvel essai, comme l’indique son titre, s’interroge sur le présent et le lendemain de notre espèce : « Dans ce livre-ci, j’entends faire un zoom sur « l’ici et maintenant ». Je me concentre sur les affaires courantes et l’avenir immédiat des sociétés humaines. Que se passe-t-il actuellement ? Quels sont les plus grands défis et choix du jour ? À quoi devrions-nous prêter attention ? Que devons-nous enseigner à nos enfants ».

Un livre dont certains chapitres, promet l’auteur, « célèbrent la sagesse humaine, d’autres éclairent le rôle crucial de la bêtise…que faire (entre autres nombreuses questions) face à l’épidémie de fake news ? »

Un livre que je ne lirai pas d’une traite, trop dense, mais que je garderai à portée de main et que j’interrogerai régulièrement. J’en ai lu ce matin les trente premières pages qui brossent un état des lieux non complaisant de la situation actuelle du monde : « Après l’effondrement du fascisme et du communisme, au tour du libéralisme d’être en mauvaise posture. Où allons-nous ? La question est d’autant plus brûlante que le libéralisme perd sa crédibilité au moment précis où les révolutions jumelles des technologies de l’information et de la biotechnologie nous lancent les plus grands défis auxquels notre espèce ait jamais été confrontée. » 

Un livre qui s’annonce passionnant et à la fois inquiétant. Je l’ai toutefois photographié à côté du bouquet de jonquilles posé sur le meuble de la cuisine. Je veux croire au printemps, les beaux jours reviennent toujours.

PS : J’écris beaucoup au crayon dans mes bouquins. Pour mon billet de ce jour, j’ai noté ces quelques mots dans le coin gauche supérieur de la page de garde: « …pages d’intelligence dans un monde envahi de bêtises sur nos écrans, de théories fumeuses, d’ignorance, de fake news… ». Merci ma Marie-No pour ce beau cadeau !

Sombre mais lumineux

(Gilles Paris) 04/03/2021

Quand Gilles Paris est venu dédicacer son livre chez Filigranes à Bruxelles, nous étions quelques lecteurs réunis autour de lui, à distance sanitaire bien sûr, à partager une bonne bouteille gentiment offerte par le libraire –  merci Monsieur Marc Filipson – et à l’écouter parler de Certains coeurs lâchent pour trois fois rien (Éd. Flammarion).

Dans ce petit groupe, Véronique Biefnot, la comédienne et romancière, examine le livre et son bandeau. Bien qu’elle trouve celui-ci bien réussi avec ses couleurs bleues, elle regrette cette habitude qu’ont les éditeurs aujourd’hui d’y imprimer en plus des quelques mots de présentation du livre la photo des auteurs, « cela enlève du mystère au récit et de l’impartialité à la lecture». Oui et non. Pour moi, dans le cas présent, je suis plutôt heureux de voir le visage serein et apaisé de Gilles Paris accompagner ce livre-témoignage qui évoque la blessure laissée au plus profond de lui par le divorce de ses parents, la violence de son père et les huit dépressions qui s’en sont suivies.

Ce livre n’est pas une autobiographie précise Gilles mais le récit d’« éclats de vie » afin d’apporter un autre regard sur la dépression, cette cruelle maladie que les médecins appellent mélancolie, pour l’adoucir peut-être. Il nous emmène dans ses morceaux – lambeaux ? – de vie entre-parenthèses, séjours désenchantés et terrifiés dans les hôpitaux psychiatriques où d’autres solitudes et souffrances côtoient les siennes. Il évoque son enfance écorchée et sa jeunesse gâchée. Mais nous l’accompagnons aussi dans ses moments de résilience et de lumière.

Avec ce livre, Gilles semble se délivrer enfin de son passé douloureux et de la dépression récurrente dont jusqu’ici il s’échappait le temps de l’écriture de ses romans avant de retomber dans les griffes de la bête. « Oui, écrire me rend fou. J’en perds la notion du temps. Je deviens déraisonnable avec les heures qui filent la nuit et m’éloignent de mon lit. J’aime profondément ce temps qui m’échappe, cette excitation d’écrire qui absorbe les heures comme un sablier qui se dérègle. » Mais il ajoute « j’ai le sentiment que mes livres sont en partie responsables de mes dépressions ». Il sortira vainqueur de ses combats contre le monstre grâce à ses livres dans lesquels il se déleste consciemment ou non de ses souffrances sur les épaules de ses personnages. Et dans la vie réelle, c’est Laurent, son compagnon et mari, l’amour de sa vie depuis 20 ans, qui le soutient sans relâche dans les moments les plus difficiles et le libère des tâches contraignantes pour le laisser se consacrer entièrement à l’écriture.

Pendant que je dévore son parcours, me repassent en tête ses romans que j’ai tous aimés (Papa et maman sont morts – Autobiographie d’une Courgette – Au pays des kangourous – L’été des lucioles – Le vertige des falaises) mais qu’aujourd’hui, à la lecture de son témoignage poignant, je comprends autrement et ressens avec encore plus d’émotion. Derrière l’auteur ultra-sensible que je croyais connaître un peu, je découvre un homme fort, battant et courageux. C’est pourquoi son regard sur la photo, désormais résolument tourné vers l’avenir, me touche.

Je me suis souvent demandé pourquoi ses romans sauf le dernier étaient systématiquement écrits dans le langage d’un enfant de 9 ans – cela, je l’avoue, m’a parfois agacé –  et évoquent tous des histoires de jeunesses meurtries par des absences et la mélancolie. Je sais pourquoi maintenant. Et j’en suis bouleversé. Pour Gilles, bien sûr. Mais aussi pour moi et ses lecteurs chez qui d’une manière ou d’une autre, ce livre fera écho car nous avons tous, enfouis dans nos cœurs pas forcément au point de lâcher, des fêlures plus ou moins profondes, des moments de mal-être à cicatriser.

Ce récit même si son sujet est dur n’est pas sombre mais lumineux, écrit par une plume magnifique et entr’ouvert sur des lueurs d’espoir.