Livre-sparadrap

Grégoire Delacourt (23-02-2022)

Le dernier livre de Grégoire Delacourt est un récit personnel, intime et douloureux.

L’enfant-réparé (éd. Grasset) peu épais, un peu plus de 200 pages, et présenté sous un bandeau illustrant un visage d’enfant souriant est d’allure légère. Mais détrompez-vous, il s’agit d’un livre lourd, d’un fardeau dont l’auteur veut se délester, une confession difficile de secrets profondément enracinés dans son moi torturé. Jusqu’à cet ouvrage, Grégoire souffrait d’un mal de vivre, d’un mal-aimer. Malaises, nausées, douleurs… une « incompétence au bonheur » (p101) exacerbée par l’écriture de son livre précédent, Mon père qui raconte la confrontation entre un père et un prêtre qui a souillé son fils. À travers ce huis-clos, Grégoire Delacourt évoquait déjà, sans l’avouer, ses souffrances d’enfance que sa vie d’adulte étouffait dans le déni. En apparence seulement car les dégâts vécus petit s’ils n’ont laissé aucune trace sur son corps sont profondément inscrits en lui.

Avec L’enfant-réparé (et quelques années de psychanalyse), il mène une quête, presqu’une enquête, pour trouver l’origine de son mal : une enfance abusée comme dans Mon père mais pas par celui qu’on croit.

Derrière sa réussite de publicitaire et d’écrivain, l’homme n’est pas heureux. Les outrages infligés par son père et l’indifférence (apparente) de sa mère ne lui ont laissé qu’un passé d’« enfant mort » (p18).

L’écriture ciselée et sensible de ce livre nous entraîne avec lui sur le chemin du retour sur son enfance cassée, gommée de sa mémoire, à la recherche de vérité et de paix intérieure. Plus qu’un père destructeur, c’est une mère aimante qu’il découvrira, une mère qu’il croyait distante alors qu’elle ne l’éloignait d’elle que pour le protéger des longs doigts et des « caresses qui ne laissent pas de traces » (p19). Cela le raccommodera un peu et son livre s’achèvera sur ces mots adressés à sa maman : « Tu vois mon livre parle de toi. Mon livre est toi. Il est l’amour d’une mère ».  

Ce livre m’a bouleversé, pas seulement parce que j’ai connu Grégoire à une époque de ma vie, mais parce qu’il touche à l’universel. Son histoire douloureuse avec ses parents ne peut que toucher au plus profond de chacun de nous car elle nous renvoie à notre propre vécu avec nos père et mère. Je n’ai, en effet, pendant la lecture de ce livre, cessé de penser avec émotion et parfois les larmes aux yeux aux miens qui, Dieu merci, « ne furent que » de simples créateurs de bonheur.

Un livre attachant, soignant, magnifique.

Le domaine mystérieux

Alain Fournier (02-02-2022)

Chaque mardi après-midi, je passe devant le « Château sans nom » après avoir reconduit chez lui mon petit-fils de retour de l’école. Et à chaque fois, j’ai comme une bouffée de bonheur qui m’envahit. Une brume de romantisme et de nostalgie m’enveloppe durant quelques secondes.

Je me retrouve quelques années plus âgé que lui à l’aube de l’adolescence, avec un des premiers romans qui me remua jusqu’aux tréfonds de mon âme : Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Premiers émois amoureux, premiers frissons, premiers emballements du cœur.

Mais où se cache ce château irréel, derrière quels sapins se dresse sa tourelle grise, où est ce « Domaine mystérieux » où Augustin Meaulnes était tombé sous le charme de Mademoiselle de Galais lors d’une grande fête étrange ? Il n’existe probablement pas si ce n’est dans le cœur de chacun de nous, tel une envie d’absolu, une quête de merveilleux, un désir d’évasion de ce monde qui n’invite plus ou si peu au rêve.

Moi, mon château mystérieux est à quelques kilomètres de chez moi et à chaque fois que je passe devant son portail, je ralentis et je ressens quelques vibrations d’adolescence, c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup.

J’ai souvent envie de relire ce roman qui m’avait tant charmé mais je n’ose pas. Trop peur de briser un souvenir sans doute trop embelli.

Mon père ce héros

(Marc Dugain – 18/01/2022)

Il y a six mois, j’ai acheté La Volonté (éd. Gallimard) le dernier roman de Marc Dugain, écrivain et réalisateur prolifique au regard pointu sur notre époque à travers des récits et des portraits mettant en avant des personnages, réels ou fictionnels, à la personnalité particulièrement forte. J’avais été très secoué, il y a une dizaine d’années, par un de ses romans, un des plus puissants que j’aie jamais lus, Avenue des Géants, le périple criminel d’un serial killer hors du commun qui sillonne les USA de l’après-Kennedy.

L’écriture de Dugain à la fois fluide et dense n’est pas toujours simple à absorber tant elle est riche et exige de la concentration. En acquérant ce roman, à la lecture de la quatrième de couverture, tout semblait m’indiquer qu’il serait plus facile car l’auteur « retrace le destin de son père, cet homme du XXe siècle à qui il doit beaucoup, en dépit de la difficulté de trouver sa place de fils à ses côtés, mais dont l’inépuisable volonté n’a cessé de l’inspirer ». Un livre personnel, une biographie passionnante, que je pensais avaler en deux ou trois soirées et qui allait me montrer cet auteur sous une facette plus émotionnelle et moins âpre que celles projetées par ce percutant Avenue des Géants ou La chambre des officiers, autre récit qui m’avait pris à la gorge, dédié aux « gueules cassées » de la guerre 14-18 et qui avait sans doute aussi marqué Pierre Lemaitre avant qu’il écrive Au revoir là-haut, le prix Goncourt 2013.

Mais je me trompais. Je n’ai pas lu La Volonté facilement. Deux fois, j’ai commencé, deux fois j’ai arrêté. Je dois dire que je ne lis pas aisément ces derniers temps. J’entame beaucoup de bouquins mais ils me tombent assez vite des mains. Manque d’attention, fatigue mentale, probablement l’ambiance de sinistrose covidienne, je décroche trop vite des pages qui demandent un peu d’efforts. Et pour lire La Volonté… il en faut car il ne s’agit pas uniquement du récit d’une histoire familiale exceptionnelle mais bien d’un vaste tableau de l’histoire du siècle dernier. Il m’a donc fallu plus d’une fois lire et relire ce qui à première vue pouvait ressembler à des longueurs. Ces pages, au contraire, sont remarquables car elle dépassent l’hommage à un père exceptionnel et s’adressent par résonance à beaucoup d’autres. Le mien, par exemple. Comme l’a si bien écrit la journaliste littéraire Nathalie Crom dans Télérama, Marc Dugain a fait « … de l’histoire des siens, le miroir et l’écho de la nôtre. Magistral. »

Ce qu’il me restera, en effet, de ce livre quand j’en aurai oublié la trame, c’est le sentiment de regret que beaucoup d’entre nous éprouvent d’avoir « raté » leur père de leur vivant en l’ayant pourtant admiré sans oser le lui dire.

Route de l’Amour

(Marie Jacob – Borer – 13 décembre 2021)

Je voyage depuis quelques jours, en traînant et flânant le plus possible, entre les pages d’un livre que vous ne lirez probablement jamais car il n’a été écrit et publié qu’à quelques exemplaires par une amie, Marie-Jacob-Borer, pour sa famille et ses proches. Mais il ne faut jamais dire jamais, une édition future n’est peut-être pas impossible.

Il s’agit d’un carnet de route extraordinaire relatant jour par jour, dans une belle écriture, un voyage de rêve en compagnie de son mari sur les anciennes pistes caravanières de la légendaire Route de la Soie, depuis la Belgique jusqu’à la Mer Jaune. En trois étapes, 2004, 2006 et 2009, le couple a visité des villes et des lieux mythiques aux noms envoûtants comme Marie l’écrit en quatrième de couverture : Istanbul, Kayseri, Ispahan, Persepolis, Shiraz, Boukhara, Samarcande, les Monts Célestes, Kashgar, Turfan, les déserts du Taklamakan et de Gobi, Dunhiang, Xi’an et enfin Beijing.

À chaque paragraphe, avec Marie et Etienne, on découvre une coupole d’église rupestre, une mosquée millénaire, deux ânes sur un sentier de montagne, un village où tout n’est que couleur sable, des paysages d’arbres fruitiers, des étendues sèches piquées de quelques petits coquelicots, des militaires tracassiers, des hôtels plus que basiques… et puis aussi et surtout des rencontres inoubliables, des familles démunies mais accueillantes et des jeunes gens ravis de jouer les guides hésitants en français ou en anglais, en turc, en russe, en allemand ou encore en langage des signes… peu importe, Marie et Etienne sont d’étonnants polyglottes.

Mais ce périple fabuleux est surtout un beau voyage d’amoureux. Au milieu de nulle part, pour ne citer qu’un exemple, quand ils visitent une église ou un caravansérail, ils testent l’acoustique en entonnant des airs d’opéra ou de chant choral, elle la soprano et lui le baryton. Et parfois ils se font surprendre par les bravos de villageois apparus comme par miracle derrière les vieux murs.

Un autre moment fort et touchant parmi des dizaines et des dizaines est leur retour à Éphèse en 2006. Ils s’arrêtent dans un atelier de bijouterie où ils avaient rêvé deux ans plus tôt devant une magnifique émeraude qu’ils n’avaient pu acheter. Cette fois, Etienne offrira à Marie qu’il appelle « sa sultane » la magnifique bague pour leurs « 40 ans de bisous cette année » et la vendeuse lui conseillera de la porter « tous les jours avec bonne santé ».

Un livre-voyage inoubliable que j’ai absolument voulu ajouter dans ce blog de mes lectures-bonheurs et partager avec vous, même si vous n’aurez pas la chance de le lire.

Sauf si… qui sait ?

Que la montagne est belle…

(Paolo Cognetti – 12 novembre 2021)

C’est un roman d’amour, d’amitié, de fraternité, de simplicité, de lumière, de beauté… lisez-le car je ne vais pas vous en raconter la trame ni les histoires. Je vais simplement vous le faire respirer.

C’est, en effet, surtout, un livre-décor, un panorama de mots qui chantent la beauté d’un monde qu’il faut gravir pour le mériter : la montagne, le glacier, les crevasses, le gel, le blanc, le vent, le bleu, le vert et puis aussi la vie, celle des rares habitants de là-haut, des alpinistes, des mélèzes et des pins, des chamois, des renards, des loups… Une fois de plus, la montagne est addictive sous la plume de Paolo Cognetti qui m’avait déjà tellement oxygéné les neurones et le cœur avec son si beau roman Les huit montagnes (éd. Stock) paru en 2018 (voir mon billet Inspirez-respirez). Avec La félicité du loup (éd. Stock), il nous arrache à nouveau à la pesanteur de nos vies au ras de l’asphalte et des pavés pour nous emmener siffler là-haut sur les sommets du Val d’Aoste, nous aventurer sur le glacier et planter nos crampons dans le rêve.

C’est exactement le livre à lire en cette période marquée par la COP26. Un regard ébloui sur la lumière, les merveilles et les valeurs d’un monde tellement vivifiant, si fragile mais à la fois éternel car comme l’espère la dernière phrase du livre : « …la montagne existait, parfaitement indifférente aux rêves de ces êtres humains, et elle continuerait d’exister à leur réveil ».

Intelligent, l’opposé d’intolérant

(Colum McCann – 13 octobre 2021)

Rien n’est plus gratifiant pour un lecteur quand il termine un bouquin d’être heureux d’avoir fait un bon choix et de se sentir plus intelligent qu’avant. Intelligent dans le sens étymologique à savoir « capable de lire à l’intérieur », de comprendre les choses, pas complètement bien sûr mais plus et mieux qu’auparavant. Ne plus s’arrêter à la surface, à l’apparence, aux aprioris.

Avec Apeirogon (10/18) de Colum McCann, l’initiation à l’intelligence commence dès le titre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce mot bizarre signifie polygone au nombre infini de côtés. Ce qui le fait percevoir à première vue comme un cercle mais qui une fois agrandi révèle une quantité incroyable de petites lignes droites reliées entre elles.

Un mot compliqué pour évoquer une réalité complexe. Celle du conflit israélo-palestinien que Colum McCann va nous faire toucher et pénétrer de 1001 façons, car rien n’y est univoque. Il va surtout nous faire vivre l’histoire vraie et terrible de deux pères, un Israélien et un Palestinien, qui ont chacun perdu leur fille chérie, l’une tuée par un jeune soldat israélien, l’autre par trois terroristes du Hezbollah. Deux ados fracassées, deux pères brisés par l’absurdité d’un conflit sans fin et insoluble. Tous victimes d’un passé séculaire, de haines ancestrales et d’extrémismes divers qui les dépassent. Ces deux pères que tout oppose, sauf leur chagrin, vont cependant s’unir et tenter d’inverser le cours de l’histoire par le seul moyen qui convienne : la recherche de la paix.

Ce livre est écrit comme un puzzle. Constitué de 1000 pièces qui s’imbriquent les unes dans les autres, des chapitres tantôt ultra-courts, quelques mots à peine, tantôt plus longs, presque des nouvelles. 1000 textes numérotés juxtaposés comme des fragments d’une vaste mosaïque embrassant les innombrables facettes d’une guerre, d’une terre, de populations, de traditions, de religions, de convictions, d’émotions formant un conglomérat inextricable et responsable de tant d’incompréhensions et de souffrances.

L’auteur ne pose aucun jugement mais apporte un maximum d’éclairages et souligne ce qui pourrait susciter de l’espérance.

Un livre brillant, dense, saisissant, émouvant… qui surtout rend plus intelligent. Et donc moins intolérant.

Amélie Émotion

(Amélie Nothomb – 08 septembre 2021)

Tout le monde n’aime pas Amélie Nothomb. Beaucoup lui reprochent d’être une métronome de l’écriture, une sorte de robot-marketing qui chaque année à la rentrée produit mécaniquement un livre de plus d’environ 170 pages qui sera lu par des aficionados et/ou des ploucs en une ou deux soirées maximum et qui, pour la plupart, ne se souviendront de rien au bout de quelques jours. Il y a un peu de vrai là-dedans, moi-même j’ai oublié beaucoup de ses livres qui en sont maintenant avec sa dernière publication, Premier sang (éd. Albin Michel), au nombre de 30.

Trente ! C’est dingue ! Rien que pour cette incroyable capacité d’écriture, j’admire Amélie, moi qui crois « écrire beaucoup » parce que je remplis quelques cahiers au bic par an. Et puis surtout, je l’admire car ce « robot » littéraire est tout sauf mécanique.

Au contraire, elle est une source d’imaginaire inépuisable. Passant de l’ivresse (Pétronille) à l’extase (Les aérostats), de la cruauté (Barbe-Bleue) au sacrilège (Soif), Amélie Nothomb a le don d’étonner à chaque bouquin, que dis-je, à chaque page, et je ne rate jamais mon rendez-vous-surprise avec elle quand arrive le mois de septembre.

Et cette année, c’est plus qu’une surprise, c’est un choc. Pour la première fois, je crois, Amélie n’écrit pas de la fiction. Mais du vrai. Du proche. De la vie. De SA vie. Une portion du parcours de son père : son enfance et son adolescence, tendres et dures à la fois, avant qu’il ne devienne diplomate au Congo dans les années soixante après l’indépendance quand ce pays sera « en proie à des querelles intestines explosives et une rébellion marxiste ».

Patrick Nothomb est un enfant délicat qui tombe dans les pommes dès qu’il voit une goutte de sang, un gamin de bonne famille dont l’éducation sera écartelée entre la douceur d’une grand-mère maternelle et la rudesse d’un grand-père paternel à la tête d’une famille, plutôt d’une tribu, de sauvages «mes oncles et tantes s’avérèrent une horde de Huns ».

Racontée avec amour et humour, cette jeunesse balance le lecteur entre larmes et sourires. Amélie Nothomb rend hommage à son père qu’elle a perdu en 2020 et lui offre avec ce livre un magnifique « tombeau » comme l’écrira un critique.

Ce père, enfant ultra-sensible, se révèlera à 28 ans un increvable et héroïque négociateur avec les rebelles, les « Simbas » du président Gbenye à Stanleyville en 1964 et sauvera la vie de nombreux belges qu’ils avaient pris en otages. Ce qu’il racontera d’ailleurs dans un ouvrage intitulé Dans Stanleyville (éd. Racines puis Masoin) publié en 1993.

Premier sang commence d’une manière particulièrement poignante : écrit à la première personne, Amélie se met dans la peau de son père qui risque d’être trouée dans quelques instants par les fusils d’un peloton d’exécution : « Les douze hommes me mettent en joue. Est-ce que je vois ma vie défiler devant moi ? La seule chose que je ressens est une révolution extraordinaire : je suis vivant. Chaque moment est sécable à l’infini, la mort ne pourra pas me rejoindre, je plonge dans le noyau dur du présent. Le présent a commencé il y a vingt-huit ans… ».

Et le récit commence, palpitant, vibrant, vivant. Un livre inattendu de la part de l’auteure qu’on qualifie parfois de superficielle, de « folle au chapeau » devant laquelle, moi, j’enlève le mien. Pas seulement pour la virtuosité et les formules dont elle a le secret mais aussi et surtout pour l’émotion vraie, sincère et profonde qu’elle partage.

Voyage, voyage

(Christophe Masson – 1er septembre 2021)

Un jeune homme idéaliste débarque en Indochine en 1953 et découvre la déglingue du colonialisme. Il rencontrera un journaliste salaud, un écrivain plus alcoolo que talentueux et son épouse amoureuse, une émouvante couturière française rêvant de Chanel, un empereur décadent et pathétique et… la femme de sa vie, une jeune annamite qui quittera son pays avec et pour lui.

Si l’histoire est une aventure passionnante remarquablement bien racontée, ce qui m’a surtout plu dans ce livre, c’est le regard porté sur ce pays en fin de colonisation française et à l’aube d’une guerre atroce avec les Américains; même si celle-ci n’est pas évoquée, on la pressent. Christophe Masson dit n’avoir jamais mis les pieds au Vietnam, alors que ses autres romans, allant de La Chine à la Patagonie, de Bombay à Téhéran, sont toujours nés de ses nombreux voyages, et pourtant Fièvre Jaune (éd. Revoir) m’a littéralement propulsé sur place et dans l’époque tant les descriptions ou plutôt les sensations des lieux et des atmosphères sont réalistes. Dès les premières lignes, on est là-bas : « La première fois que je vis Lawrence, c’était sur l’embarcadère où j’attendais le caboteur poussif faisant la navette entre l’île de Chongwa et Saigon alanguie comme une chatte endormie, au delà du fleuve fleuri d’un parterre de jonques… »  Bonne lecture, bon voyage.



Lille, Lire

(Amélie Nothomb – Colum Mc Cann – Marc Dugain – 21 août 2021)

Plus d’un an que nous n’avions plus mis les pieds à Lille, Covid oblige.

Avec notre pass sanitaire, nous y sommes enfin retournés aujourd’hui. Marie-Thérèse pour son shopping Géant des Beaux-Arts et moi ma vadrouille au Furet du Nord.

Chacun sa route, rendez-vous dans une heure sur la terrasse du Coq Hardi pour un waterzooi de poisson pour elle et un potjevleesch pour moi accompagné d’une Ch’ti blonde bien fraîche. Tout autour de nous, les gens discutent joyeusement, il fait beau et la fontaine du bassin au pied de la colonne de la Déesse chantonne.

Marie-Thérèse admire et caresse ses achats de pinceaux, de tubes d’aquarelles et d’encadrements dans leur grand sac. Moi, tout en savourant ma blonde légère de Lille, je tripote le butin que j’ai ramené du Furet du Nord, une de mes librairies préférées.

Tout d’abord l’incontournable Nothomb de la rentrée, c’est une habitude de longue date en ce qui me concerne, sans savoir de quoi il est question dans ce nouveau livre, je l’achète pour l’ajouter à ma collection complète des œuvres de la folle Amélie que j’aime. Son titre cette année ? Premier sang. J’aime bien. La quatrième de couverture ? « Il ne faut pas sous-estimer la rage de survivre ». La reine des formules courtes et des aphorismes a encore frappé, j’adore. Quant au livre, une soirée de lecture et je saurai.

Deuxième achat, beaucoup plus sérieux, Apeirogon (éd. 10-18 Belfond) de Colum Mc Cann dont j’avais lu avec passion il y a une douzaine d’années Danseur, l’histoire explosive de Noureev. Dans son dernier roman au titre bizarre emprunté à la géométrie, Colum Mc Cann réunit deux hommes que tout aurait dû opposer, un palestinien et un israélien, dans un poignant combat commun pour la paix car chacun a vécu le même drame, la mort de leurs filles. Un livre qui collectionne les prix mais surtout qui nous invite à réellement tenter de comprendre les nombreuses facettes du conflit israélo-arabe.

Troisième achat, La volonté (éd. Gallimard) de Marc Dugain. Un de mes auteurs chouchous qui dans ce roman dévoile un peu, beaucoup, de sa vie privée en retraçant le parcours de son père avec lequel il n’est pas parvenu à s’entendre mais dont l’inépuisable volonté a fortement marqué son inspiration d’écrivain.

Ce qui me fascine au Furet du Nord, c’est que je ne sais jamais quand j’y entre, avec quels bouquins j’en ressortirai. Les murs tapissés de livres, la disposition de ceux-ci à hauteur de votre regard quelle que soit votre taille, les fiches-commentaires des conseillers-libraires, les discussions que vous pouvez mener avec eux et elles à chaque rayon, l’incroyable multitude de bouquins autour de vous… tout contribue à vous donner le tournis et l’envie de tout acheter. De tout lire. D’ailleurs, les lecteurs passionnés assis à même le sol ne sont pas rares. J’aime cet endroit passionnément et heureusement qu’il est à plus de 100 km de chez moi sinon, je m’y rendrais tous les jours.

Et pour sûr je me ruinerais.

Trash ou miel ?

(Adeline Dieudonné et Aurélie Valognes – 11 août 2021)

Cela fait un petit temps déjà que je n’ai pas écrit de billet sur mes lectures. D’abord, parce que je n’ai pas lu beaucoup ces derniers temps et puis aussi parce qu’aucun livre ne m’a vraiment accroché cet été. Sauf peut-être les deux que j’évoque aujourd’hui et qui sont diamétralement opposés aussi bien dans le fond que dans le ton. Je n’aurais spontanément acheté aucun des deux mais je les ai reçus en cadeaux pour l’été de ma fille Marie-Noëlle qui choisit bien en général. Et ces deux romans le confirment.

Le premier, Kerozene d’Adeline Dieudonné (éd. L’Iconoclaste), est un coup de poing dans la gueule. Il est drôle, il est trash, il est désespérant. C’est l’histoire d’une quinzaine de personnes qui arrêtés sur une aire d’autoroute vont être témoins d’un drame. En fait, non, ce n’est pas une histoire mais quinze, car la station d’essence où les personnages se croisent n’est qu’un prétexte pour entrer dans la vie de chacun d’eux. Des vies pas vraiment banales, des trajectoires plus qu’improbables où il est question de meurtres, de maltraitance animale, d’amours sales, d’enfants abandonnés, de vieillesse sordide etc. Le tout pourtant narré par une plume trempée dans le vitriol de l’humour noir. Une lecture qui ne vous lâche pas, je lis généralement tard le soir mais là, impossible de fermer le bouquin avant la fin et de m’endormir difficilement à l’aube, l’esprit encombré d’images glauques et de pensées peu optimistes sur le sens de la vie. Un livre vif, tranchant et peu complaisant envers notre époque créatrice de solitudes.

Et puis, après le trash, le miel. Parfois trop sirupeux. Né sous une bonne étoile (éd. Le Livre de Poche) est le dernier roman de l’écrivaine à succès Aurélie Valognes. Il raconte l’histoire de Gustave, un garçon qui aime l’école mais que celle-ci n’aime pas car il n’est pas un élève comme les autres. Il préfère la fenêtre au tableau noir, le fond de la classe au premier rang, la vie aux calculs. Ses profs vont soit l’enfoncer soit l’ignorer et le garçon risquera bien de passer à côté de sa vie. Mais une enseignante, elle aussi pas comme les autres, va l’aider à réussir. Je ne vous raconte pas la suite, elle est agréable à lire, pleine de rebondissements et d’espoir comme le promet le bandeau qui entoure le livre. C’est parfois limite cucul-la-praline mais un peu de chocolat de temps en temps, ça ne fait pas de tort dans l’amertume du quotidien. J’ai bien aimé même si d’habitude, je préfère des lectures un peu plus « hard ».

Merci en tout cas à ma fille pour ces deux livres… étonnants sur ma table de chevet.