Ceci n’est pas…

(Henri Girard) 16/02/2021

Ceci n’est pas un bouquin mais une collection de perles. Ceci n’est pas sérieux… quoique.

Ceci est une succession d’histoires qui m’ont touché en plein cœur. Ceci est le dernier recueil de nouvelles d’Henri Girard que j’ai eu le plaisir de rencontrer brièvement à Paris il y a quelques années et avec qui j’entretiens depuis une relation amicale à travers FB, son blog, ses publications et ses livres dont notamment Les secrets du club des six (éd. de la Rémanence – voir mon billet écrit en 2019) et Jubilé! (éd. In Octavo) qui m’ont beaucoup plu tant pour leurs histoires riches en émotions et humanisme que pour leur style travaillé dans une langue riche et cultivée… sans melon ni prise de tête pour autant.

Absurde, non-sens, burlesque… c’est ce qui apparaît à première vue avec ce mastodonte sur un fil. Et la tonalité des récits. Henri Girard ne s’en cache pas d’ailleurs lui qui entame son livre par une citation d’ Eugène Ionesco extraite de sa pièce Rhinocéros « Il y a plusieurs réalités ! Choisis celle qui te convient. Évade-toi dans l’imaginaire. » Lors d’un tout récent échange, Henri Girard me disait que Magritte était son peintre préféré. En lisant ces nouvelles, j’en ai eu la confirmation, ses personnages n’évoluent pas dans le conformisme ni le conventionnel ni le politiquement correct. Ils nous entraînent dans des situations délirantes parfois oniriques et pourtant terriblement représentatives de la réalité de notre monde. Mais comme le chante Francis Cabrel dans La corrida « Est-ce que ce monde est sérieux ?

J’ai apprécié ce livre, il m’a fait rire, sourire… réfléchir aussi. Derrière la dérision et l’apparente légèreté d’Henri Girard, s’écrivent des vérités pas toujours si drôles sur notre société et ses déséquilibres. Mais sans lourdeurs ni prêchi-prêcha, la plume d’Henri Girard est au contraire toujours vive, facétieuse et truculente.

Cher Henri, si tu étais belge, on dirait de toi que tu es un écrivain « surréaliste » une fois.

Morceaux de vie à déguster

(Philippe Delerm) 02/02/2020

J’ai reçu hier un délicieux cadeau, le dernier livre de Philippe Delerm La vie en relief (éd. Seuil) qui sort officiellement en librairie cette semaine. Merci à mon amie chroniqueuse Karine et à la sienne, Anne, attachée de presse. « Cela vous ferait-il plaisir de recevoir le nouveau Delerm, je sais que vous l’aimez beaucoup ? » m’a-t-elle écrit en MP il y a quelques semaines « si oui, je demande à mon amie Anne, son attachée de presse de vous l’envoyer juste pour le plaisir, sans contrepartie d’article ou de quoi que ce soit de votre part ».

Mais évidemment que cela me fait plaisir et pas qu’un peu ! (voir mon billet du 1er octobre 2019 Mini-gestes). Et voilà, quelques jours plus tard, le livre s’est envolé de France pour être déposé dans ma boîte aux lettres par les anges de la Poste.

Je l’ai immédiatement ouvert, humé et goûté quelques pages au hasard, mais doucement, sans gloutonnerie. Les gourmandises de Philippe Delerm doivent se savourer avec délicatesse. « En prenant son temps, tout son temps ». Comme on dégusterait une première gorgée de bière, comme on piocherait dans un panier de fruits, comme on suçoterait une glace du Chimborazo.

Une fois encore, Philippe Delerm nous offre de petites perles éblouissantes d’émotions au regard de choses à propos desquelles personne ou si peu écrivent. À savoir les riens ordinaires, les instants du quotidien, ce qui fait que la vie est attachante, riche et « en relief » dès qu’on cesse de courir et qu’on « écoute le bruit du temps qui passe ». Une glace à l’orange sur un bâtonnet, un porte-manteau dans un couloir d’école, un livre d’un auteur oublié… et pourquoi pas une tarte aux noix comme celle que je prépare pour mes petits-fils cet après-midi.

Mais ce livre n’est pas tout à fait comme les autres, il évoque moins des moments situés dans le temps que des cocktails de morceaux d’hier, d’aujourd’hui et de plus tard. Des puzzles intemporels. Multi-temporels. Trans-temporels. Des étincelles d’éternité. Des instants qui chantent toute une vie. « Des souvenirs et des sensations non additionnés les uns aux autres, mais comme démultipliés à l’infini (… ) Je n’ai pas l’impression d’avoir été enfant, adolescent, homme d’âge mûr, puis vieux. Je suis à la fois enfant, adolescent, homme d’âge mûr, et vieux. C’est sans doute un peu idiot. Mais ça change tout. »

À un an ou deux près, j’ai tous les âges de Philippe Delerm et c’est fou comme je me régale de ces (ses) mots qui me font du bien comme une pâtisserie de poésie.

Quelle histoire ?

(Isabelle Carré) 01/02/2020

Je viens de déchirer, virtuellement s’entend, mon billet sur ce livre reçu en cadeau de ma fille pour le Nouvel An : Du côté des indiens (éd. Grasset) d’Isabelle Carré, talentueuse comédienne également douée pour l’écriture si l’on en croit les critiques élogieuses suscitées par son premier roman – que je n’ai pas lu – Les Rêveurs (éd. Grasset). J’ai déchiré ce billet car il n’était pas positif et aurait pu faire croire que je n’ai pas apprécié cette lecture, ce qui n’est pas exact.

Je vais donc le réécrire avec plus de bienveillance. Je n’écris jamais de mal à propos d’un livre, je sais combien il est difficile d’écrire. Si je n’aime pas, je préfère ne pas en parler. Mais cela ne m’oblige pas à être complaisant, je dirai donc que j’ai apprécié Du côté des indiens … à moitié.

Truffé de références cinématographiques, ce roman consacre quelques superbes pages à l’envers du décor des tournages. Rien que pour elles, il mériterait déjà d’être lu. L’auteure dont le cinéma est le milieu de vie, de travail et de passion a construit son récit comme un film avec quatre personnages habitant le même immeuble, un enfant de 10 ans, sa mère et son père (au 2ème étage) et la maîtresse de celui-ci (au 5ème ).

Chacun traîne des blessures qu’il cache, sauf l’enfant… du moins au début car assez vite, la mocheté de la réalité et les failles des adultes qui l’entourent vont l’arracher à son monde de rêves. Tout cela est bien écrit, j’ai presqu’ envie de dire bien filmé, le casting est réussi, la musique et les éclairages sont beaux… mais quid du scénario, de l’histoire ?

Quelle histoire, en fait ?

Parce qu’il y en a au moins quatre, qu’elles sont inégales et pas vraiment intégrées. Manque de fil rouge ? Montage bâclé ? Trop de thèmes abordés et puis abandonnés ? Ou alors, c’est moi qui n’ai pas accroché, je ne suis pas un fan, c’est vrai, des films psychologiques à la française, de leurs invraisemblances et des états d’âme torturés.

Et puis, mais une fois encore c’est peu être moi en cause, j’ai eu du mal à arriver au mot FIN. Trop de longueurs. Un ami canadien, Roger Gariépy, super-réalisateur de films courts dit avec humour «Life’s too short for long films».

Idem pour les romans, je pense. Celui-ci aurait pu faire quatre très bonnes nouvelles.

Lettre d’Amérique

(Hervé Le Tellier – Antoine de Saint Exupéry) 06/01/2020

C’est aujourd’hui que les rois mages viennent offrir leurs présents à l’Enfant Jésus. Ils sont chez moi dans la crèche pour un jour encore mais demain, je démonte tout. J’aime les décorations de Noël mais après le 6 janvier, je ne les supporte plus, je les trouve même déprimantes. Les guirlandes qui flottent au vent dans les rues, les Pères Noël pendus aux cheminées, je les ai assez vus, place à autre chose.

Je regarde par la fenêtre et je vois le Gaspard de la poste – oui notre facteur aujourd’hui est noir, pardon on doit dire un homme de couleur- il dépose son « présent » (un paquet de courriers) dans ma boîte aux lettres. Ce n’est pas de la myrrhe, de l’encens ni de l’or… mais sans doute quelques factures; l’eau, l’électricité, le téléphone, la télédistribution, la mutuelle, les assurances, peut-être une taxe ou l’autre… c’est dingue comme il y a du monde qui pense à moi (et à vous aussi) en ce début d’année. Je ne me précipite pas pour découvrir tous ces billets d’amour. J’irai tout à l’heure. Après deux non trois cafés, je me décide enfin à aller chercher ces paperasses.

Et, oh surprise, dans le tas une lettre d’Amérique. Une belle enveloppe en papier « comme avant », illustrée d’un romantique décor de Noël, quelques branches de houx et affranchie d’un timbre tout aussi romantique représentant un œillet. Ceci n’est pas une facture, je reconnais la belle écriture de l’adresse, celle d’une amie émigrée en Caroline du Nord depuis vingt ou trente ans quand elle eut le coup de foudre pour son mari américain rencontré lors d’un voyage de travail en Italie.

Mais bizarre, le cachet de la poste faisant foi, cette lettre a été envoyée le 10 décembre et elle n’arrive qu’aujourd’hui, jour de l’Épiphanie. Aurait-elle suivi une mauvaise étoile ? À l’heure des Messenger, Whatsap et autres messageries digitales, une lettre en papier, en très beau papier même, est devenue chose rare. Exceptionnelle. Et savoir qu’elle a traîné entre là-bas et ici pendant près d’un mois est presqu’inimaginable. Aujourd’hui, on « communique » en temps réel où que l’on soit dans le monde, non ? Oui mais, les mots qu’on s’écrit sur papier n’ont pas le même poids que ceux qu’on tapote sur un smartphone.

Ceux de ma lettre, là, sont peut-être des rescapés d’une terrible tempête dans le ciel comme celle que j’ai lue cette nuit, en panique dans mon lit, à la page 49 du fantastique roman de Hervé Le Tellier (Prix Goncourt 2020), L’Anomalie (éd. Collection Blanche de Gallimard) : «…L’avion connaît dix interminables secondes de chute libre au pire endroit (…) Tout de suite, le Boeing est roulé dans les courants tourbillonnants du nuage, et tout de suite aussi, le cockpit s’allume, car c’est la nuit, un noir de suie, et un fracas épouvantable : des centaines d’énormes grêlons mitraillent les vitres (…) Markle et Favereaux, secoués, chahutés, livides, se concentrent sur les instruments, ils se battent avec la tempête… ».

Je pense aussi aux magnifiques récits d’Antoine de Saint-Exupéry exaltant les prouesses des pilotes de l’Aéropostale dans les années trente et en particulier à son livre-culte Vol de nuit paru en 1931 et disponible en Livre de Poche, un des premiers romans que j’ai lus dans mon adolescence. J’y ai retrouvé ces quelques lignes qui décrivent si poétiquement les tornades que les pilotes héroïques traversaient alors pour transporter le courrier, qu’il soit important ou non, d’affaires ou d’amour : « … C’est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une déchirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d’une nasse, quelques étoiles. Fabien jugea bien que c’était un piège: on voit trois étoiles dans un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste là à mordre les étoiles… »

Les lettres furent importantes dans mon adolescence. Celles que j’attendais d’une amoureuse ou l’autre et que ma mère déposait bien en vue sur la cheminée et qui de sa cuisine riait tendrement en me voyant les prendre presqu’en cachette, les joues rosissant, pour les emporter dans ma chambre. Celles que j’écrivais aussi, nombreuses, en choisissant mes mots, raturant beaucoup, déchirant, chiffonnant et jetant mes brouillons. C’est probablement de cette époque que date mon goût pour l’écriture et la lecture.

Tout cela me traverse l’esprit en regardant cette enveloppe qui vient de loin,  envoyée par quelqu’un qui pense à moi. Et je n’ai même pas encore lu ce qu’il y a l’intérieur. Mais de cela , je ne vous dirai rien !

THx N & H, I wish you a happy new year and hope to see you in September

Ça m’emm…

(Phlippe Blasband – Romain Gary) 03/01/2021

J’ai passé mon samedi et une bonne partie de mon dimanche à ranger pour la énième fois mes bibliothèques. Après des mois de livres déposés sur les étagères dans l’ordre (?) de mes lectures, impossible de m’y retrouver. Tout est mélangé. Je ne sais plus où est quoi.

J’ai donc tout sorti des meubles, passé un plumeau pour en même temps dégager la poussière et j’ai commencé un long travail de reclassement par auteur dans l’ordre alphabétique. Est-ce la bonne façon ? Non sans doute. Mais c’est celle qui me semble la moins pire.

Ce qui est amusant (et qui fait durer le travail) dans ce genre d’exercice, c’est de retomber sur des bouquins oubliés. Comme ce petit opuscule de Philippe Blasband, écrivain-cinéaste belge, Soit dit entre nous… ÉCRIRE M’EMMERDE (éd. Escales  des Lettres – Le Castor Astral) : 88 pages qui traduisent le sentiment que traversent tous les hommes de plume à un moment ou l’autre quand ils patinent devant leur page blanche. C’est écrit avec le sourire, en apparence, car ce n’est pas si drôle. Il s’agit d’humour juif, vous savez celui que nous les goys ne comprenons pas car il hésite à chaque mot entre le rire et le drame. Je l’ai relu et m’y suis un peu reconnu : «Je ne sais pas faire grand chose, sinon écrire. Je ne comprends rien à la plomberie, ou à la mécanique automobile (…) Je n’ai quasiment aucune notion médicale, juridique ou comptable. Je ne sais pas chasser ou faire de la plongée (…) Je suis condamné, encore et encore, à écrire (…) Depuis quarante ans, j’ai des devoirs, avec des délais, des dates butoirs. Écrire ne m’ennuie pas, ne m’insupporte pas. Écrire m’emmerde. »

Que de souvenirs à travers ces mots ! Pour celui qui n’écrit jamais, l’écrivain ou le plumitif sont des chanceux. Oserais-je le terme de glandeurs ? Des mecs dont le stylo-fontaine spitte spontanément et sans effort de belles phrases. Dont les doigts inventent de sublimes paroles en dansant la samba sur leurs claviers. Mouais… moi je sais que j’en ai souvent bavé pour sortir laborieusement quelques formules pas trop nulles. J’ai galéré et tordu ma cervelle comme un torchon pour en extraire quelques gouttes aussitôt évacuées dans les égouts de l’oubli. Non, je n’ai pas toujours trouvé ça chouettte et géniaaal de tartiner des pages pour des marques ou des sujets peu intéressants. La crampe de l’écrivain m’a souvent paralysé comme un tennis elbow.

J’ai refermé ce petit bouquin – déprimant en fait – pour me remettre au rangement de mes étagères en m’interrogeant pourquoi je n’ai malgré tout jamais lâché mes crayons, mes stylos, mes carnets, mon ordi. Je me souviens d’un conseil de Romain Gary à je ne sais plus quel auteur en panne : « Trouve des titres. Cherche des titres. Aligne les titres (…) N’attends pas d’avoir un sujet pour écrire (…) ÉCRIS ». Oui, je veux bien, cher Roman – Romain – Émile… sauf que je n’ai pas vos talents et personnalités multiples. Mais je vous promets que je ferai l’effort. Et voilà, j’ai tenu bon. Aujourd’hui, alors que je n’y suis plus obligé, je continue chaque jour à aligner quelques titres… enfin, restons modestes, quelques phrases. Pas chaque jour en réalité. Pas le dimanche, je n’écris quasi jamais car c’est balade en Ardenne, à la mer, à Bruxelles, à Liège, à Bruges. Bref, ailleurs. Avec une bonne petite bouffe en compagnie de ma chérie. Oui, détente, repos, changement d’air et parfois, bonheur suprême, foot avec mes gamins. Mais ça c’était avant. Avant la pandémie, un mot que je ne connaissais même pas. Depuis, les dimanches sont des jours comme les autres. Pas tout à fait car le dimanche TOUT est fermé, même les librairies. Alors je fais libraire* dans mes propres rayonnages, je classe, je lis, je relis…

Et parfois j’écris, même si ça m’emmerde ! 

* J’envisage un récap de mes billets consacrés aux livres que j’ai appréciés. Pour quand ? Pas de devoirs, pas de délais, pas de dates butoirs s.v.p.

Cri de douleur !

(Marie-Christine Horn) 04/12/2019

Le cri du lièvre de Marie-Christine Horn. Roman noir – Collection fictio – BSN Press, 2019

J’ai adoré. Et détesté.

Adoré parce que votre plume, Marie-Christine Horn, est virtuose. D’une grande beauté et poésie quand vous décrivez la montagne qui recueille Manu, votre héroïne, dans la douceur de ses ronces qui griffent, de son froid qui mord, de son humidité qui transit, de ses sous-bois qui exhalent. Oui, je dis bien douceur, car la forêt et les alpages consolent et caressent si bien son cœur et son corps meurtris, elle qui s’y réfugie loin du monstre qui la cogne régulièrement.

J’ai adoré votre plume, dis-je, car elle sait aussi être brutale comme un coup de poing dans la gueule, déchirante comme un viol anal, crue et triste comme ce quotidien qu’elle subit chez elle, dans son appartement, sa chambre, dans ce qui devrait être un nid douillet. Coups généreusement distribués par l’homme qu’elle a aimé et qui l’a aimée autrefois, enfin c’est ce qu’elle croyait. En réalité, un sale mec dont elle dit qu’elle ne peut plus « sentir l’écœurant parfum d’homme qui imprègne les draps de mon lit ».

Une plume acérée et sanglante que vous plantez dans le cœur (non, il n’en ont pas) mais plutôt dans les couilles de tous ces conjoints-cogneurs-violeurs dont les victimes crient comme l’héroïne de votre bouquin « Ce type est un salaud…Une ordure, un fumier, un manipulateur. Une charogne, un déchet, une merde. »

Oui, j’ai adoré votre livre, Marie-Christine, car il raconte si fortement, avec tant de compassion pour les unes et de détestation pour les autres, la terreur et la souffrance des femmes soumises à ces hommes qui les méprisent et les martyrisent. J’ai adoré mais…

J’ai aussi détesté. Détesté parce que votre plume si pointue me fait mal et me culpabilise à juste titre. Me fait honte. Elle s’enfonce dans mon cœur de pauvre mec indifférent qui trop souvent lève les yeux au ciel ou hausse les épaules considérant que l’on en fait un peu trop avec les féminicides, la violence domestique ou encore le harcèlement au travail. Comme beaucoup – comme trop – d’hommes, je réagis lâchement, comme si les femmes exagéraient et que toutes ces plaintes, ces cris, procédaient d’un effet de mode, d’un air du temps. Votre livre n’est pas un cri de lièvre mais celui de tant de nos femmes, nos mères, nos soeurs, nos filles… qu’il serait temps que les hommes, tous les hommes, nous, moi, l’entendions. Que ce cri nous fasse mal, nous crève enfin les tympans !

Merci pour ce livre bouleversant, Marie-Christine. La prochaine fois que nous aurons l’occasion de nous croiser, je vous promets que nous prendrons le temps de nous parler un peu plus que la dernière fois et vous embrasserai pour vous remercier de l’avoir écrit.

Bises à vous, Michel 

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On ira tous…

(Marie-Christine Horn) 23/12/2020

Je suis au volant, les pavés sont gras, il pleut des cordes. Et pourtant, j’ai le cœur en joie. Comme ça, presque pour rien.

Je viens d’aller porter, comme le petit chaperon rouge, quelques galettes à mes frères. J’en avais fait beaucoup trop hier, j’avais oublié que nous ne recevrons pas de visites cette année, sauf celles de nos enfants en coup de vent dans le jardin, le temps d’un cacao ou d’un vin chaud et d’un petit cadeau.

Je me suis ensuite rendu à la librairie pour y acheter des cartes postales, le temps maussade invite à retrouver la tradition oubliée des vœux calligraphiés sur beau papier et non digitalisés, comme je l’évoquais dans mon billet d’hier. Maintenant quand arriveront-ils à destination nos souhaits ? Nul ne le sait, les services postaux sont dépassés, noyés sous les colis des commandes en ligne qui ont explosé suite aux restrictions sanitaires. Cela dit, j’avais commandé ce dimanche en direct à la formidable auteure suisse, Marie-Christine Horn (Marie-Christine Buffat pour ses premières publications) son livre pour enfants La Malédiction de la chanson à l’envers (éd. Snow Moon – rééd. Poche) à offrir à mon petit Cyril. Hélas pas pour Noël car je m’y suis pris trop tard. Du moins, c’est ce que je croyais ! Mais non, les Suisses sont hyper-rapides (Marie-Christine est d’ailleurs une fan de moto) le livre m’a été livré hier après-midi par DHL (une entreprise qui a beaucoup compté dans ma vie de publicitaire, j’ai en effet créé pour eux un des plus beaux slogans de ma carrière « We keep your promises – Nous tenons vos promesses »).

Malgré le temps de chien, j’ai le cœur en joie ce matin, dis-je, pour des riens. Quoique.

Sur ma route, je n’ai croisé que des gens sympas. Les éboueurs qui sous la drache m’ont fait un grand signe en dansant au rythme d’un rap qui sortait de la cabine de leur camion. Plus loin, un gars dans la file qui entre dans le rond point me fait un appel de phare, enlève sa casquette en se marrant et m’invite à passer devant lui bien qu’il ait la priorité. Chez chacun de mes deux frères, j’ai perçu leur bonne humeur à travers le masque, j’ai ri avec l’un puis avec l’autre, pour des bêtises mais peu importe le fla…con pourvu qu’on ait l’ivresse.

Mon humeur vagabonde quand soudain Michel Polnareff débarque dans mon auto-radio pour chanter On ira tous au paradis,  « toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs, toutes les brebis et tous les bandits… », je chante avec lui, j’ai une petite pensée pour Claude Brasseur, je balance la tête avec la musique, je ralentis pour le feu rouge. Une voiture s’arrête sur la bande à côté de moi, le chauffeur que je ne connais pas baisse sa vitre, lui aussi écoute cette chanson et donne de la voix. Nos regards se croisent, on rigole, nos essuie-glaces nous accompagnent.

Il y a des jours où la sinistrose ne peut rien contre nous.

Ordinaire ?

(David Foenkinos) 08/12/2020

Pourquoi écrit-on ? Pourquoi lit-on ?

Pour s’évader, vivre d’autres vies, découvrir de nouveaux horizons, partir à l’aventure… bref, pour fuir l’ordinaire.

Et bien non, pas toujours, pas cette fois-ci.

En panne d’inspiration, l’écrivain à succès David Foenkinos s’ennuie. Imaginer des histoires, pas envie ce coup-ci, plus le goût. Le récit du vécu de n’importe quel quidam aurait plus d’intérêt, pense-t-il, que  n’importe quelle fiction.

Il est donc descendu dans la rue, a arrêté la première personne rencontrée et décidé qu’elle serait l’héroïne de son prochain roman. Cette personne, c’est Madeleine, une octogénaire comme il y en a tant d’autres, veuve, vivant seule dans un petit appartement de grand-mère avec «la toile cirée, l’horloge bruyante, les cadres dorés entourant les visages des petits-enfants », pas du tout un décor pour un nouveau roman excitant mais « le décor de la vieillesse ». Madeleine a deux filles dont Valérie, l’épouse de Patrick et mère de deux ados, Jérémie et Patrick. Voilà les héros: LA FAMILLE MARTIN, le titre en majuscules rouges sur la couverture du nouveau livre que David Foenkinos publie chez Gallimard. Le romancier va littéralement vivre avec les membres de cette famille, les observer, les suivre, les écouter et, même s’il ne le souhaitait pas, devenir lui aussi un personnage du roman de leur vie.

Cette famille « ben ordinaire » comme le chanterait Charlebois avec autour, comme nous tous, « la guerre, la peur, la faim et la misère » mène une vie sans éclat, sans tralala, terne. Mais.

Mais derrière les histoires sans histoire et les apparences banales battent des cœurs, s’éveillent et meurent des amours, s’enfouissent des secrets… bref, frémissent des vies. Toute destinée est unique. Et quand un écrivain de talent, sensible comme Foenkinos y trempe son stylo avec humour et émotion, « il y a une grande force romanesque dans l’ordinaire ». 

J’ai beaucoup aimé cette lecture et, en toute modestie et toute proportion gardée, y ai retrouvé beaucoup de ce qui inspire mes billets quotidiens : les riens de la vie… mais qui ne sont pas rien.

Lecture suspecte

(Christophe Masson) 27/11/2020

« Allo, Monsieur Collart ? Bonjour, ici J.L. votre conseiller bancaire. Je vous appelle pour une question délicate qui va sans doute vous paraître bizarre mais les services de sécurité de la banque s’interrogent sur un virement bancaire que vous avez effectué il y a quelques jours. Le libellé de votre ordre interpelle et nous oblige à enquêter. Il mentionne un hôtel à Ispahan en Iran … or, vous ne l’ignorez pas, ce pays est sous embargo et le procès d’un diplomate iranien pour terrorisme s’ouvre aujourd’hui-même à Anvers. Désolé de vous importuner avec ça mais nous devons vérifier ce que cache votre virement même s’il n’est que de 17 euros… »

Ce coup de fil, je n’invente rien, je l’ai reçu ce matin. J’ai aussitôt renvoyé un mail à la banque avec mes explications et la photo qui illustre ce billet.

En fait, j’ai commandé un livre directement à son auteur, Christophe Masson, domicilié dans le Sud de la France et l’ai payé par virement bancaire international avec la communication « Merci pour Hôtel Ispahan »… c’est le titre de ce bouquin paru aux Éditions Revoir et qui – le hasard n’existe pas, c’est dieu qui se promène incognito disait Albert Einstein – raconte l’histoire suspecte et improbable d’un Français vivant là-bas depuis vingt ans. Un type qui s’occupe, si peu, avec son beau-père d’un hôtel au cœur de cette belle ville iranienne. Cet homme, également guide touristique, présente toujours celle-ci dans son « petit laïus d’introduction en évoquant le jeu de mot persan « Estafahan Nest-e Jahän » qui faisait d’Ispahan « la moitié du monde », un des « joyaux de l’univers, notre ville jardin, la « rose fleurie du paradis », une oasis verdoyante perchée à plus de quinze cent mètres, dominant le plateau désertique iranien. » Un tel lyrisme dans les premières pages aurait pu faire croire que j’allais m’engluer dans un récit doucereux et sucré comme un thé oriental mais non, il s’agit d’un vrai livre d’aventures dont le héros apparemment sans histoire se transforme en mouchard, sorte d’agent double, travaillant à la fois pour les services de renseignements iraniens et le consulat de France auxquels il livre régulièrement des touristes « suspects » (ou non) qui logent dans son hôtel.

Ses motivations ? Gagner rapidement de l’argent, pas des fortunes, mais assez pour envoyer sa fille adorée qui en rêve poursuivre des études en France. Le mec va vivre de mensonges et s’embarquer dans des complications que je ne vous décrirai pas (achetez le livre, c’est une bonne idée de cadeau pour les fêtes) et se frotter à un monde sournois, corrompu, dangereux, l’Iran ravagé par des années d’embargo. Mais cela dans un décor de rêve, de mosaïques superbes, de fontaines fraîches, de places sublimes, de mosquées et de minarets à l’architecture magnifique.

Je ne connais pas cet auteur passionné de voyages, d’Histoire et d’actualité et l’ai découvert via un post sur Facebook de mon ami Henri Delorme qui chronique régulièrement des écrivains et artistes de sa région, Clermond-Ferrand.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce roman captivant et à m’envoler de notre morne confinement à destination d’ambiances inhabituelles de toute beauté. Et je ne tarderai pas, c’est sûr, à lire d’autres récits sortis de la plume passionnante de Christophe.

Du moins, si mes activités bancaires suspectes ne me jettent pas dans un sombre cachot comme ceux de la police d’Ispahan « qui traînait derrière elle une sale réputation. Les mauvaises manières de la Savak, la police politique du Shah, n’avaient pas disparu avec l’arrivée au pouvoir des religieux. Si les services de renseignements portaient désormais un autre nom, la boutique, elle, était restée la même, avec ses arrière-salles sinistres et ses oubliettes. On torturait et on violait allègrement dans les gêoles du pays ».

Livre – Vivre – Libre

(Didier Van Cauwelaert – Philippe Labro –

Le 15 octobre dernier, je suivais Marie-Thérèse à l’expo du groupe des Aquarellistes Francophones à Namur. Un peu, je l’avoue, avec des pieds de plomb. La peinture à l’eau, j’aime bien mais c’est comme bouteille de vin, il faut qu’elle soit bonne et c’est à consommer avec modération. Pendant que mon aquarelliste prend son temps et s’arrête devant chaque tableau, moi je déambule, les mains dans les poches, jetant ici ou là un œil distrait, moi où je traîne c’est plutôt dans les librairies. Et soudain, flash, une aquarelle* sublime réunit les deux : la peinture et la lecture. Je reste longtemps devant, j’adore, je demande si je peux photographier, la responsable de l’expo me dit oui. Cette image, je j’ignore encore comment, mais je sais que je la publierai sur mon blog accompagnée d’un billet.

Et voilà, l’occasion se présente aujourd’hui avec le re-confinement et la décision du gouvernement d’inclure les librairies dans les commerces essentiels qui ont l’autorisation de rester ouverts. Quel bonheur !

Dans son billet d’humeur publié hier dans Le Soir, sous le beau titre « D’autres vies que la sienne », l’excellent journaliste-chroniqueur Jean-Claude Vantroyen, responsable du supplément « Les livres du Soir » », écrit que « Lire un livre, c’est s’évader, découvrir d’autres mondes, partager d’autres expériences, s’identifier à d’autres personnages, vivre d’autres vies que la sienne (…) Que le monde politique reconnaisse que lire est aussi primordial que manger, bricoler ou jardiner, c’est un bienfait de ce deuxième confinement… ».

Après l’expo, sentant déjà venir la probabilité d’un nouveau confinement, j’avais foncé dans une librairie proche de la galerie et fait provision de quelques livres (même si ma PAL est déjà haute) au cas où. Et parmi ceux-ci, deux que je souhaite mettre en avant parce qu’ils me semblent particulièrement de circonstance.

Le premier est un roman de Didier Van Cauwelaert, L’inconnue du 17 mars (éd. Albin Michel) dont l’histoire se déroule pendant le premier confinement. Il raconte une rencontre improbable, celle d’ « un sans-abri qui se retrouve confiné avec une créature de rêve ». Mais comme toujours avec cet auteur on quitte rapidement la réalité pour l’imaginaire et se retrouver dans un conte philosophique qui pousse à réfléchir sur notre mode de vie, notre monde et sa fuite en avant.

Le second est de Philippe Labro. J’ai immédiatement craqué sur son titre poétique J’irai nager dans plus de rivières (éd. Gallimard). Ce roman est celui d’une vie, ou plutôt de plusieurs vies, Philippe Labro puise comme toujours dans la sienne, riche et mouvementée, pour en partager des rencontres, des portraits, des anecdotes (parfois des potins) mais toujours avec une profondeur émouvante. Je ne l’ai pas encore lu mais j’en attends beaucoup car il y a quelques années, deux livres de Philippe Labro m’avaient bouleversé par l’espoir qu’ils suscitaient. Deux bouquins qui peuvent faire du bien dans les moments sombres et cafardeux que nous traversons actuellement .

Le premier : Le flûtiste invisible (éd. Gallimard) qui m’avait inspiré mon billet Il siffle dans le jardin – 02/05/2013 : « Je viens de terminer l’émouvante lecture du dernier roman de Philippe Labro poétiquement titré Le flûtiste invisible*, le nom que donnait Albert Einstein au hasard, qui raconte trois histoires que l’imprévisible – ou la main de Dieu ? – a bouleversées un jour, comme ça, en une seconde, en un coup de dés, sur deux ou trois notes de musique surnaturelle et inaudible. Demain ne tient trop souvent qu’à un fil dont ne nous savons rien. Profitons des instants heureux qui passent et remercions la Fortune – le Ciel ? – de les avoir mis sur notre chemin. Ces pages m’ont littéralement « enchanté » par leur profondeur et leur légèreté. Et quand j’ai refermé le livre, croyez-le ou pas, un merle siffleur jouait de sa flûte invisible à tue-tête à la cime du cerisier en fleurs dans mon jardin. Le Hasard ? »

Le second : Tomber sept fois, se relever huit (éd. Gallimard). Une confession tonique dans laquelle il décrit l’enfer de sa dépression et la manière dont il s’en est sorti. « Un témoignage unique, porté par le souffle de l’écriture, qui constitue une éclatante affirmation de la force de la vie et de l’amour ». Un livre qui m’a beaucoup marqué et dont je relis parfois quelques pages quand j’ai le blues. Je l’ai évoqué dans deux billets : Illusion – 10/05/2014 et Peut-être – 17/08/2018.

Oui, la lecture permet effectivement de vivre « d’autres vies que la sienne », de rêver, de réfléchir, de se libérer de la grisaille et de retrouver des couleurs. Un peu comme plonger son regard dans une belle aquarelle.

* Œuvre de Corinne Izquierdo – https://www.corinne-izquierdo.fr/