A propos Michel Collart

Après une carrière de copywriter publicitaire à Bruxelles, Paris et Montréal, je suis retraité depuis 2013. J’ai eu le bonheur de créer quelques campagnes-cultes dont «La vie est nulle sans bulle» pour Spa, «Nous tenons vos promesses» pour DHL ou «Cette fois c’est moi» pour le Lotto. J’écris désormais pour le plaisir et publie quatre blogs: Dans "Michel Collart-Copapywriter" je partage mes humeurs du jour. Dans "J’haine" je peste contre ce qui me pourrit la vie. Dans "Balades à domicile" je voyage sans bouger. Dans "Égo-lecteur" j'exprime mes émotions de lecteur. Et depuis peu, je manie le crayon et la gomme dans "Carnet de dessin".

Vamos Madridistas !

(Bertrand Boudart – 13/09/2022)

C’est le hasard* qui m’a mis ce petit bouquin entre les mains. Son auteur, Bertrand Boudart, est le fils d’une amie de ma femme et est connu en Wallonie pour avoir créé le blog de La Famille Bonvoyage qui partage ses évasions familiales.

Bertrand a publié l’été dernier son premier roman Une surprise peut en cacher une autre et sa maman nous l’a offert. Sa couverture très « collection famille-jeunesse » ne m’aurait sans doute pas accroché en librairie car je ne suis pas « dans la cible » mais la préface signée par l’écrivain et ex-animateur radio-télé, Jacques Mercier, m’a donné envie de le lire.

Il s’agit d’un guide-fiction destiné à susciter le goût du voyage en famille et à découvrir une destination. Dans ce cas, cap sur Madrid, pas pour un voyage touristique traditionnel mais une escapade extravagante autour du thème du foot et aussi pas mal de découvertes inattendues. Le sujet m’a plu d’emblée car mes petits-fils footballeurs se sont justement rendus cet été avec leurs parents à Barcelone pour visiter les œuvres de Gaudi ainsi que le temple du Barça, le mythique Camp Nou, d’où mon petit-fils de 15 ans m’a envoyé un selfie arborant fièrement son maillot de l’Union Saint-Gilloise au centre de la pelouse sacrée.

La famille Bonvoyage, héroïne du roman, se  retrouve, elle, au stade Bernabeu du Real Madrid, le rival du Barça, pour des aventures qui, j’en suis sûr, feront sourire les familles de footeux mais aussi celles qui s’en fichent du ballon rond. Ce livre amusant, écrit d’une plume vive et talentueuse, donne envie à tous les jeunes de 7 à 77 ans et plus de bouger, de rêver et de découvrir. Un récit facile à lire même par les enfants car à chaque fois qu’il utilise un terme compliqué, l’auteur l’explique en bas de page. En plus, comme il est interprète de formation, il propose en annexe un lexique espagnol bien pratique, avec une indication très rigolote des prononciations. Quel que soit son âge, chaque lecteur apprend donc pas mal de choses sur Madrid (pas que le Real !) aussi drôles qu’intéressantes.

* Hasard (fait évidemment penser à Eden Hazard qui évolue incognito entre quelques pages de ce livre sous le pseudonyme d’Etienne Bazar)

Devoir de rentrée

(Amélie Nothomb – 29 août 2022)

Comme à chaque rentrée littéraire, je ne rate pas le nouveau roman (conte ?) d’Amélie Nothomb. Et souvent, non je dois dire toujours, j’ai beaucoup de plaisir à le lire, même si je dois reconnaître que ses bouquins sont très inégaux et que peu me restent en mémoire. Comme le champagne, thème de prédilection chez Amélie, au moment de la dégustation, ils sont effervescents mais leurs bulles s’évaporent très vite. Sauf quelques titres exceptionnels évidemment, comme par exemple les incontournables Stupeur et tremblements et Hygiène de l’assassin parmi les premiers que j’ai lus ou Soif et Premier sang sortis ces dernières années.

Quand on parcourt les commentaires des lecteurs sur www.babelio.com, on se rend compte combien cette auteure atypique et fantasque déclenche les passions, pour ou contre, amour ou aversion. Plus souvent considérée comme une machine à écrire produite par le marketing littéraire qu’une écrivaine de haut vol, Amélie Nothomb sort systématiquement chaque année à date fixe un roman qui s’il n’est pas toujours génial est cependant à chaque fois surprenant, créatif et écrit d’une plume remarquable. Ah ! le sytle d’Amélie, à la fois désuet et trash, lisse et fluide comme un cygne qui glisse sur le lac de Tchaikovsky ou âpre et tranchant comme un riff de heavy metal. J’aime Amélie d’un amour inconditionnel, même si ce dernier roman que je viens de refermer, Le livre des soeurs (éd. Albin Michel), ne m’a pas ébloui. Le thème déjà, l’amour fusionnel de deux sœurs, ne me touche pas particulièrement mais pourtant les premiers chapitres m’ont agréablement surpris et accroché. Mais au fil de l’histoire de plus en plus décousue, j’ai progressivement galéré pour arriver au point final. Cela dit, ce qui me transporte chez Amélie Nothomb, c’est son écriture unique, magique, sa façon de jongler avec les mots d’hier, d’aujourd’hui et de demain, de les mélanger en un cocktail souvent étrange, de les charger de nouveaux sens, de leur donner une âme. Tout simplement de les aimer et de les faire aimer. De plus en plus rare en cette époque d’écriture de raps râpeux ou de textos sans textes. Quand la petite Tristane, l’héroïne surdouée de ce livre, découvre les mots entendus autour d’elle, c’est une réelle fête dans sa tête d’enfant qui ne sait pas encore parler mais qui déjà est folle d’amour pour eux : « Chaque fois qu’elle rencontrait un mot nouveau, elle l’attrapait au lasso et le joignait au troupeau qu’elle regroupait dans son crâne. Il y avait ceux qu’elle comprenait, ceux qu’elle ne comprenait pas et ceux qu’elle sentait. Elle les utilisait tous, avec une préférence marquée pour les termes obscurs qui lui servaient dans les nombreux cas où l’histoire onirique dépassait l’entendement. ».

Oui, ce qui m’a séduit plus que l’histoire d’amours au pluriel dans ce conte, ce sont les phrases, la langue, la poésie, oserais-je dire l’imotsgination de l’auteure ?

D’ailleurs, la quatrième de couverture le dit mieux que moi : « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. » Surtout quand il s’agit du pouvoir d’Amélie.

Invisible

(Julien Marion – 09/08/2022)

C’est l’histoire d’un type assez transparent, inodore, incolore, insipide, qui mène une vie banale et sans intérêt, dont le seul ami (tu parles d’un pote !) lui dit un jour « Jeff, tu n’arriveras jamais à rien avec une femme. Je te conseille la castration chimique, les ordres franciscains ou les hommes ». Lors d’un voyage en Écosse, du côté de Glasgow*, un événement « surnaturel » va le rendre soudainement réellement invisible. Un truc qui vous change radicalement la vie (ou pas) et dans le cas de Jeff, son regard sur la vie. Un histoire philosophique, surréaliste et souvent assez DRÔLE.

Ce premier roman d’un auteur que je ne connaissais évidemment pas, Déviation(s) de Julien Marion, qui me fut envoyé par la maison d’éditions Une heure en été il y a quelques semaines, traînait dans ma pile à lire et il aura fallu que je sois confiné (invisible ?) pour que je me décide à le lire.

Je ne suis pas déçu, j’ai découvert une histoire insolite, bien ficelée, fondée sur un concept original et pas mal écrite du tout. Beaucoup de second degré, d’imagination, de dérision, parfois même de léger cynisme, d’humour à l’anglaise.

Une lecture idéale pour la plage… ou le Covid (aucun risque de migraine).

* Je fais cette précision pour des raisons absolument pas littéraires mais bien footballistiques. Ce soir, l’équipe préférée de mon petit-fils et de moi-même joue contre les Glasgow Rangers chez eux. Ça va chauffer ! Je sais, cela n’intéresse personne ou presque, c’est un peu comme tout ce qui préoccupe Jeff 😉  

Trop court

(Éric Neirynck – 24/07/2022)

Si je n’avais pas de liens d’amitié avec Éric Neirynck que j’ai rencontré il y a quelques années à Paris et avec qui j’échange régulièrement sur Facebook, je ne l’aurais sans doute jamais lu. Nouvelliste et poète, fan absolu de Bukowski, Éric a la plume trash, provoc et parfois obscène. A priori, pas grand-chose pour me séduire.

Et pourtant, j’ai lu tous ses livres. Oh ! ça ne fait pas des milliers de pages, Éric ne publie pas de gros bouquins. Son truc, lui, c’est d’écrire court, direct, cash comme on dit aujourd’hui. Pas question de tourner autour du pot et de faire des phrases bla-bla, il est dans le vécu (oserais-je dire le vécul ) et dans ses fantasmes, dans ses problèmes et ses colères, dans ses douleurs et ses désespoirs.

L’anti-héros de son dernier bouquin Hyper Textuel (éd. Lamiroy) est un type dans la quarantaine dont la vie consiste essentiellement à chercher des plans Q et à picoler « … la première pensée qui traversa mon esprit fut de me dire qu’il n’y avait pas que le sexe dans la vie. Quelle connerie, bien évidemment il y a aussi le pognon, mais franchement sans baise, je ne vois pas l’utilité de continuer mon parcours sur cette planète…» Chaque nouvelle raconte en cinq six pages une histoire tantôt hard, tantôt glauque, tantôt drôle, tantôt désespérante… Ce que je trouve attachant dans ce livre, c’est moins le contenu que le style. L’écriture d’Éric est rythmée, percutante, terriblement efficace. Pas un mot de trop.

Et puis, elle est touchante aussi cette écriture. Et parfois, je la souhaiterais moins brève. Car derrière le côté cru des aventures qu’elle raconte, je ressens beaucoup d’émotion, de non-dit, de solitude et de rêve loupé.

Uzès – Obaix – La Nouvelle Orléans – Cuernavaca

(Christophe Masson – 19/07/2022)

Je n’ai pas lu beaucoup en vacances, juste entamé sous les platanes d’Uzès le dernier roman de Christophe Masson Villa Formosa (éd. Revoir). Pas sûr que vous le trouverez en librairie, moi je me le suis procuré directement auprès de l’auteur que je suis depuis plusieurs livres via Facebook Messenger https://www.facebook.com/christophe.masson.1276

J’aime beaucoup cet auteur qui est avant tout un grand voyageur et qui de ses périples a ramené tantôt des carnets de voyages, tantôt des récits et des romans plus ou moins autobiographiques (lire e.a. mes chroniques du 2 mars 2021 Lecture suspecte et du 1er septembre 2021 Voyage, voyage).

Le roman Villa Formosa a été écrit pendant le confinement sur base de carnets de voyage anciens aux USA et au Mexique effectués entre 1978 et 1985. « Villa Formosa est un enfant du covid… Entre 21 et 27 ans, j’avais fait deux fois le tour des Etats-Unis et effectué une large boucle au Mexique… le confinement me donna l’occasion de m’y replonger (les notes et carnets de l’époque) et de remettre mes pas dans ceux du jeune homme que je ne suis plus… »

Mi-biographie, mi-fiction, ce livre raconte essentiellement l’histoire d’une amitié indéfectible entre Christophe, jeune Français en année sabbatique rêvant de devenir écrivain et Juan, étudiant vénézuélien, hébergés par une vieille dame taïwanaise dans sa villa, sorte de maison d’hôtes, qu’elle a baptisée Villa Formosa en souvenir de son passé douloureux dans cette île chinoise.

Les deux jeunes vont vivre dans une grande insouciance heureuse, sorties mémorables dans la « swinging and jazzy » New-Orleans, pétards, bières, filles, basket, etc. Mais derrière cette ambiance joyeuse, se jouent des drames liés à la marijuana et à la poudre blanche.

Christophe rentrera en France à la fin de l’année universitaire, quand Juan obtiendra son diplôme et devra rentrer au Venezuela, bien décidé à se consacrer à sa passion de l’écriture et de la photo. « L’excitation intellectuelle vaut toute la cocaïne du monde. Timidement d’abord, puis poussé par une douce euphorie, je me mis à composer des couples selon un principe simple : une photo, un témoignage. »

En 1985, Christophe veut retrouver Juan alors au Mexique pour raisons professionnelles et prend prétexte de reportages pour se rendre à Cuernavaca où vit son ami. Mais avec les années, les rêves, les gens, les choses changent, il ne reste souvent que des fantômes du passé. L’amitié entre Christophe et Juan survivra-t-elle ?

Je ne vous le dirai pas évidemment, histoire à lire.

Ce livre m’a beaucoup plus, je l’ai écrit plus haut, et je l’ai lu dans des circonstances favorables, la chaleur et la touffeur de la canicule, à Uzès d’abord, à Obaix chez moi ensuite, me propulsant encore plus dans l’atmosphère de la Louisiane et du Mexique.

Chaque livre est un voyage, mais certains le sont plus que d’autres. Merci Christophe, tu es un guide formidable.

Platonic love

(Philippe Delerm – 15/06/2022)

Philippe Delerm, est un de mes auteurs préférés et, oserais-je dire, un de mes modèles. J’aime la virtuosité descriptive de ses textes courts, sa poésie décalée, son art d’exalter les petites choses, voire l’invisible.

L’invisible. C’est le cas dans ce livre New York sans New York (éd. Seuil). Invisible pour l’auteur mais bien ancrée dans sa vie, car il n’a jamais croqué la Grosse Pomme, jamais mis les pieds à Manhattan, jamais pris le métro jusqu’à Brooklyn ou Harlem. Alors qu’il en est bleu ! Philippe évoque New York avec passion comme personne, à travers des photos et des films (qu’il vous faudra aller chercher dans votre mémoire très cultivée ou, comme moi, sur internet) et des extraits littéraires d’auteurs indissociables de NY comme Woody Allen, Jack Kerouac, Truman Capote, Paul Auster… j’en passe et des meilleurs, mais aussi inattendus (incongrus ?) comme Simenon qui étrangement alors qu’il est le roi de l’atmosphère, n’a jamais su, selon Delerm, bien cerner et retranscrire celle de NY.

Si Delerm n’a jamais été dans la ville qui ne dort jamais, c’est parce qu’il l’a décidé. À force d’avoir lu sur le sujet, fouillé dans les brocantes à la recherche de photos et de livres, vu et revu des films, il en est tombé tellement amoureux (Fall in Love) qu’il ne veut pas déflorer son rêve, prendre le risque de le violer. En fait, Delerm ne décrit pas New York, il l’imagine, l’idéalise, l’échafaude : « … si je fantasme New York au point de me refuser à m’y rendre, c’est beaucoup pour garder le New York que j’aime ». Le résultat ce sont près de 200 pages de déclaration d’amour pour cette ville merveilleuse et horrible à la fois, bouillonnante et paralysante de solitude, libérée et frustrée… bref complètement psychanalytique à l’image d’une de ses icônes les plus névrosées Woody Allen. 

J’aime beaucoup ce livre pour son originalité, son érudition, sa poésie, son écriture ciselée mais je ne partage pas du tout son concept, le refus de vivre ses rêves de peur de les abîmer. Au contraire, je crois qu’il faut les poursuivre et tenter de les réaliser… de peur d’abîmer sa vie.

Je n’oublierai jamais mes nombreuses découvertes et surprises à New York, certes pas toujours formidables mais souvent extra-ordinaires comme, par exemple, être tombé nez à nez au milieu de la foule du célèbre marathon (évoqué dans le livre) avec un ami cher.

Voyage au bout de la nuit

(Philippe Besson – 06 juin 2022)

« La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine… »

C’est par cette jolie strophe d’Alain Bashung que Philippe Besson entame son 21ème roman, un livre qui vous embarque dans le train de nuit n°5789, PARIS-BRIANÇON (éd.Julliard) avec une dizaine d’inconnus qui n’ont aucun lien entre eux.

Il y a là, réunis pour une nuit dans le même wagon-couchette, un médecin, un hockeyeur, une maman et ses deux enfants, un voyageur de commerce, un groupe de jeunes amis, un couple âgé… L’un fuit sa vie, l’autre va rejoindre sa fiancée, les autres encore voyagent pour le plaisir ou le travail… À priori aucun n’a de raison de se lier à un autre. Et pourtant… Comme le dit Serge à Julia en page 107 : « Et vous savez ce que j’aime encore plus ? Ce sont les trains de nuit. Parce que, dans les trains de nuit, on dit des trucs qu’on ne dirait pas autrement. »

Le roulis et le tangage monotones, l’obscurité de la France endormie, l’insomnie et puis, surtout, l’ambiance d’intimité hors du temps vont pousser ces voyageurs aux confidences et aux rapprochements. Pendant une bonne moitié du roman, comme s’il était avec eux, le lecteur que je suis s’intéresse de plus en plus à leur vie, à ce qu’ils en révèlent, et s’attache. Avec une boule dans la gorge. Car très tôt, l’auteur révèle que tout le monde n’arrivera pas vivant à Briançon. La mort, violente, est à bord du train. Et l’on ne sait qui elle va frapper. Terrible suspense, thriller formidablement bien construit. Après la première moitié du roman, la douce et agréable monotonie s’interrompt, l’histoire bascule.

Ce qui me touche particulièrement dans ce livre, c’est avant tout la saisissante observation des autres, ceux qu’on appelle globalement les gens, ceux que nous croisons sans les connaître et qui pourtant ont tant de choses en commun avec nous. Parmi ces voyageurs, nous avons probablement un voisin, une collègue, peut-être même un ami, en tout cas, je suis sûr que vous reconnaîtrez quelqu’un. C’est tout l’art de Philippe Besson de croquer en quelques mots la personnalité des individus et de nous les rendre proches, de créer un lien vivant entre eux et nous. J’aurais d’ailleurs pu titrer ce billet « Voyage au bout de l’empathie » car les personnages, au bout de la plume magnifique de Philippe Besson et au fil des pages qui roulent sous nos doigts comme un train rapide, quittent leur vie de papier pour entrer réellement dans la nôtre, pour nous émouvoir tant ils sont attachants… mais aussi nous piquer les yeux quand ils la quittent.

J’ai trouvé pas mal de rapprochements avec Le bal des cendres de Gilles Paris que j’ai chroniqué il y a quelques semaines : dans ce roman de Philippe Besson, des destins se croisent aussi par le plus grand des hasards à un moment improbable qui devient alors comme un aiguillage, changement de direction voire déraillement, des liens se nouent, d’autres se défont, des secrets se révèlent, des mensonges aussi, des bonheurs surgissent, des malheurs frappent. La vie, quoi !

Bonne lecture, bon voyage, bonne nuit.

Entrez dans la danse

(Gilles Paris – 17 mai 2022)

Le Bal des Cendres (éd. Plon) de Gilles Paris est un livre étonnant. Fascinant. À première vue, il s’agit d’un roman à l’intrigue palpitante vécue par une foultitude de personnages qui se croisent dans un hôtel de vacances sur l’île de Stromboli au pied du célèbre volcan qui somnole mais qui va se réveiller avec fureur.

C’est aussi, à mon sens, un conte surréaliste, une allégorie de la vie qui comme son magnifique titre le suggère est une danse de vie et de mort, de lumière et de noirceur, de soleil et de poussières qui nous entraîne tous dans ses spirales. Sans me l’expliquer, j’ai fait un rapprochement émotionnel entre cette histoire et la sublime chanson de Léonard Cohen inspirée d’un poème de Federico Garcia Lorca, Take this waltz (littéralement « Prends cette valse », que j’interprète à ma façon par « Toi aussi, entre dans cette valse ». Un texte sublime auquel, je l’avoue, je ne comprends pas grand-chose mais qui se révèle lancinant, hypnotique, envoûtant. Un peu comme la lecture du roman de Gilles quand on se laisse porter entre ses lignes.

Pour l’histoire, je ne révélerai pas grand-chose. En deux mots, au Strongyle, un bel hôtel de vacances, se croisent de nombreux touristes, se nouent et se défont amitiés et amours, entre sourires et apparences… Mais quand le Stromboli, le volcan, se mettra en colère et crachera ses pierres et ses cendres, de lourds secrets sortiront du silence et secoueront tout ce petit monde de vacanciers.

Ce livre est déroutant, au début, car il est écrit par de multiples narrateurs. Par petits chapitres de deux ou trois pages, se succèdent des monologues exprimant la perception des événements, les ressentis, les secrets, les relations, les sentiments, les douleurs, les émotions de chacun des personnages. On avance ainsi, pas à pas, dans l’intrigue en sautant d’un protagoniste à l’autre, un peu comme si l’on passait de bras en bras dans une farandole de plus en plus obsédante et addictive.

Chaque personnage a une forte personnalité, lumineuse ou pas, attachante ou non. Parmi ceux qui m’ont le plus touché, il y a Tom, un garçon de 10 ans, aussi lucide que rêveur. Les héros des premiers romans de Gilles Paris avaient tous une dizaine d’années et Gilles se glissait avec talent dans leur peau et leur langage, restituant formidablement la force, la spontanéité, la sincérité et la poésie de ces gamins tout en ne parlant jamais « bébé » ou « ado ». Tom est un garçon solide et fragile à la fois, dont l’imaginaire est squatté par un copain qui ne le lâche jamais et que lui seul ainsi que son frère et sa sœur voient « en réalité ». Son nom est Gris et comme le sanglote Tom terrorisé et accroché au dos de sa mère tentant d’échapper à une éruption du volcan qui les a surpris lors d’une randonnée sur ses sentiers : « Mes mains jointes, mes doigts entrecroisés en une prière silencieuse, je me laissais désaccorder au fil des sauts, le sable nous recouvrant comme une cape invisible. Je sentais les lèvres de Gris posées sur mes oreilles comme un papillon égaré dans cette tourmente ».

Quelle écriture, quel punch et… quel lyrisme ! Ce passage est assez révélateur, à mon sens, de toute l’ambiance du livre mêlant suspense et poésie, réalisme et surréalisme, action et symbolique. C’est ici, à la page 188, que magiquement, j’ai fait le lien avec l’émotion de la chanson de Leonard Cohen et en particulier ces quelques strophes : « In a cry filled with footsteps and sand – Ay, Ay, Ay, Ay – Take this waltz, take this waltz – Take its broken waist in your hand » – « Dans un cri de pas et de sable fin – Aïe, Aïe, Aïe, AïePrends cette valse, prends cette valsePrends sa taille brisée dans ta main ».

Comme je l’ai écrit plus haut, je n’en dirai pas plus de l’intrigue et de son dénouement. J’ai en toute simplicité jeté d’une traite et en vrac, sans trop réfléchir, mes impressions et émotions de lecture. Ce roman m’a beaucoup touché même si j’ai dû m’accrocher au début. Comme une valse, en effet, les premiers pas ne sont pas toujours faciles mais quand on est pris par la musique, si elle est superbe, on ne s’arrête plus.

Merci Gilles pour ce beau livre.

Photos d’après mariage

(Franck Courtès – 28 avril 2022)

Dans une vie antérieure, Franck Courtès était un photographe hyper-talentueux. Dans son livre La dernière photo, il raconte pourquoi il laissa un jour son appareil photo dans un tiroir pour ne plus jamais s’en servir et se consacrer à l’écriture. Un désenchantement progressif, une passion qui s’éteint, une autre qui naît. Un peu comme celles qu’il évoque dans Les liens sacrés du mariage, son dernier livre, un recueil de 14 nouvelles autour du mariage, disons plutôt de l’amour et du désamour au fil du temps qui passe et puis, parfois, de l’amour à nouveau (ou pas). Les textes formidables qu’il nous propose sont des bijoux conçus, je trouve, comme des photos de moments que les couples traversent quelques années après leur union. Des photos qui n’ont plus rien à voir avec les clichés et les sourires collectionnés dans les albums de mariage. Les photographies  d’aujourd’hui sont décolorées, chiffonnées, écornées ou carrément déchirées. Les histoires de mariages quelles qu’elles soient sont, en effet, rarement de longs fleuves tranquilles.

Je n’en raconterai aucune dans ce billet, pas question de déflorer le livre, je dirais simplement que je me suis parfois retrouvé (et cela,j’en suis sûr, est aussi le cas de nombreux lecteurs) dans quelques unes des situations si bien décrites par Franck Courtès – dont le sens de l’observation est hors du commun – mais heureusement jamais dans les extrêmes douloureuses de certaines d’entre elles.

Comme tous les livres de Franck, celui-ci m’a touché. Ses personnages, ses couples, sont tellement attachants malgré leurs manques et leurs ratés. Comme chacun de nous, je pense, ils sont à la recherche du bonheur qui se laisse difficilement attraper et s’abîme avec le temps, nos maladresses, les aléas de la vie, les habitudes, les mots et les gestes qui n’ont pas été dits ou posés au moment où il le fallait. Avec le temps, va, tout s’en va chante le poète.

Par petites touches apparemment anodines, Franck Courtès a l’art d’éclairer les caractères et les atmosphères. Comme des clichés qui suggèrent plus qu’ils ne montrent, ses mots mettent tellement bien en lumière ce qu’ils veulent nous révéler. Un exemple qui résume tellement bien l’usure de tant de vies communes : « Ayant abandonné nos prénoms, nous ne nous appelions plus que par les mots convenus de l’amour : chéri, chérie. Même lorsque nous nous disputions, nous continuions de nous appeler chéri et chérie, comme si ces mots étaient devenus non plus l’expression de notre tendresse, mais de quelconques surnoms ».

Un livre, oserais-je dire, photosensible.

Noir c’est noir

Marie-Christine Horn (19-02-2022)

Je n’ai pas l’habitude ni le goût des thrillers. J’ai lu celui-ci plus par amitié que par envie, j’aime en effet beaucoup Marie-Christine Horn dont j’ai lu quelques romans et nouvelles, dont Le cri du lièvre (éd. BSN Press – 2019) qui m’avait bouleversé et fait l’objet d’un billet très ému. J’ai eu le bonheur de croiser Marie-Christine lors d’une réunion d’auteurs à Paris avant la sortie de ce livre et nous avons gardé depuis des relations amicales (Facebook a du bon quand on l’utilise avec intelligence et bienveillance).

Avec ce polar Dans l’étang de feu et de souffre (éd. BSN Press), je ne savais pas dans quelles pages je trempais les yeux et les doigts, si j’allais me brûler, m’enfumer ou m’ennuyer. En général, je n’arrive pas au bout des intrigues policières, je n’ai pas le nez fin d’un détective et dès que ça se complique, j’ai tendance à laisser tomber. Soyons honnête, même si j’adore Marie-Christine, j’ai parfois eu les paupières lourdes et la tête emberlificotée par le fil tordu de son histoire mais son écriture directe, sans fioriture, où chaque mot est un choc, ne m’a jamais laissé tranquille. L’art de la formule qui frappe où il faut, à la tête, au cœur ou au bas-ventre ainsi que celui du rebondissement inattendu m’ont gardé au taquet. Je ne raconterai rien de l’histoire sinon où serait le suspense ? Je dirai seulement qu’elle démarre bizarrement par la découverte du corps d’un vieil ivrogne étrangement carbonisé dont la tête et les pieds sont intacts mais « tout le reste c’était que des cendres » selon Gisèle, sa logeuse « le feu a bouffé Marcel de l’intérieur ». Une vision surréaliste, apocalyptique comme le suggère le titre du livre, un verset de la Bible (Apocalypse 20, 9-10). Est-elle le résultat d’une imprudence, d’un meurtre horrible, d’un châtiment divin ? Ou un phénomène naturel inexplicable ? C’est ce que va tenter d’élucider l’inspecteur Charles Rouzier, héros d’autres aventures de Marie-Christine Horn mais qui dans celle-ci devra puiser dans les tréfonds de son émotionnel pour surmonter les embûches. Cette enquête le mettra face à face avec son passé, avec sa fille qu’il n’a pas toujours traitée comme il l’aurait dû et il s’investira à fond pour retrouver son affection.

Ce qui m’a accroché dans ce livre c’est plus la profondeur des personnages que celle de l’histoire, même si celle-ci tient en haleine. Dans ce récit, Marie-Christine Horn restitue, en effet, des hommes et des femmes plus réels que nature, avec leurs travers, leurs petitesses, leurs rancoeurs, leurs lâchetés mais aussi leurs douleurs, leurs angoisses, leurs lueurs. Un livre sombre mais transpercé parfois par des rayons d’espoirs et d’amour.

Et souvent secoué par un humour noir dont Marie-Christine est experte.