Voyage au bout de la nuit

(Philippe Besson – 06 juin 2022)

« La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine… »

C’est par cette jolie strophe d’Alain Bashung que Philippe Besson entame son 21ème roman, un livre qui vous embarque dans le train de nuit n°5789, PARIS-BRIANÇON (éd.Julliard) avec une dizaine d’inconnus qui n’ont aucun lien entre eux.

Il y a là, réunis pour une nuit dans le même wagon-couchette, un médecin, un hockeyeur, une maman et ses deux enfants, un voyageur de commerce, un groupe de jeunes amis, un couple âgé… L’un fuit sa vie, l’autre va rejoindre sa fiancée, les autres encore voyagent pour le plaisir ou le travail… À priori aucun n’a de raison de se lier à un autre. Et pourtant… Comme le dit Serge à Julia en page 107 : « Et vous savez ce que j’aime encore plus ? Ce sont les trains de nuit. Parce que, dans les trains de nuit, on dit des trucs qu’on ne dirait pas autrement. »

Le roulis et le tangage monotones, l’obscurité de la France endormie, l’insomnie et puis, surtout, l’ambiance d’intimité hors du temps vont pousser ces voyageurs aux confidences et aux rapprochements. Pendant une bonne moitié du roman, comme s’il était avec eux, le lecteur que je suis s’intéresse de plus en plus à leur vie, à ce qu’ils en révèlent, et s’attache. Avec une boule dans la gorge. Car très tôt, l’auteur révèle que tout le monde n’arrivera pas vivant à Briançon. La mort, violente, est à bord du train. Et l’on ne sait qui elle va frapper. Terrible suspense, thriller formidablement bien construit. Après la première moitié du roman, la douce et agréable monotonie s’interrompt, l’histoire bascule.

Ce qui me touche particulièrement dans ce livre, c’est avant tout la saisissante observation des autres, ceux qu’on appelle globalement les gens, ceux que nous croisons sans les connaître et qui pourtant ont tant de choses en commun avec nous. Parmi ces voyageurs, nous avons probablement un voisin, une collègue, peut-être même un ami, en tout cas, je suis sûr que vous reconnaîtrez quelqu’un. C’est tout l’art de Philippe Besson de croquer en quelques mots la personnalité des individus et de nous les rendre proches, de créer un lien vivant entre eux et nous. J’aurais d’ailleurs pu titrer ce billet « Voyage au bout de l’empathie » car les personnages, au bout de la plume magnifique de Philippe Besson et au fil des pages qui roulent sous nos doigts comme un train rapide, quittent leur vie de papier pour entrer réellement dans la nôtre, pour nous émouvoir tant ils sont attachants… mais aussi nous piquer les yeux quand ils la quittent.

J’ai trouvé pas mal de rapprochements avec Le bal des cendres de Gilles Paris que j’ai chroniqué il y a quelques semaines : dans ce roman de Philippe Besson, des destins se croisent aussi par le plus grand des hasards à un moment improbable qui devient alors comme un aiguillage, changement de direction voire déraillement, des liens se nouent, d’autres se défont, des secrets se révèlent, des mensonges aussi, des bonheurs surgissent, des malheurs frappent. La vie, quoi !

Bonne lecture, bon voyage, bonne nuit.

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