Amélie Émotion

(Amélie Nothomb – 08 septembre 2021)

Tout le monde n’aime pas Amélie Nothomb. Beaucoup lui reprochent d’être une métronome de l’écriture, une sorte de robot-marketing qui chaque année à la rentrée produit mécaniquement un livre de plus d’environ 170 pages qui sera lu par des aficionados et/ou des ploucs en une ou deux soirées maximum et qui, pour la plupart, ne se souviendront de rien au bout de quelques jours. Il y a un peu de vrai là-dedans, moi-même j’ai oublié beaucoup de ses livres qui en sont maintenant avec sa dernière publication, Premier sang (éd. Albin Michel), au nombre de 30.

Trente ! C’est dingue ! Rien que pour cette incroyable capacité d’écriture, j’admire Amélie, moi qui crois « écrire beaucoup » parce que je remplis quelques cahiers au bic par an. Et puis surtout, je l’admire car ce « robot » littéraire est tout sauf mécanique.

Au contraire, elle est une source d’imaginaire inépuisable. Passant de l’ivresse (Pétronille) à l’extase (Les aérostats), de la cruauté (Barbe-Bleue) au sacrilège (Soif), Amélie Nothomb a le don d’étonner à chaque bouquin, que dis-je, à chaque page, et je ne rate jamais mon rendez-vous-surprise avec elle quand arrive le mois de septembre.

Et cette année, c’est plus qu’une surprise, c’est un choc. Pour la première fois, je crois, Amélie n’écrit pas de la fiction. Mais du vrai. Du proche. De la vie. De SA vie. Une portion du parcours de son père : son enfance et son adolescence, tendres et dures à la fois, avant qu’il ne devienne diplomate au Congo dans les années soixante après l’indépendance quand ce pays sera « en proie à des querelles intestines explosives et une rébellion marxiste ».

Patrick Nothomb est un enfant délicat qui tombe dans les pommes dès qu’il voit une goutte de sang, un gamin de bonne famille dont l’éducation sera écartelée entre la douceur d’une grand-mère maternelle et la rudesse d’un grand-père paternel à la tête d’une famille, plutôt d’une tribu, de sauvages «mes oncles et tantes s’avérèrent une horde de Huns ».

Racontée avec amour et humour, cette jeunesse balance le lecteur entre larmes et sourires. Amélie Nothomb rend hommage à son père qu’elle a perdu en 2020 et lui offre avec ce livre un magnifique « tombeau » comme l’écrira un critique.

Ce père, enfant ultra-sensible, se révèlera à 28 ans un increvable et héroïque négociateur avec les rebelles, les « Simbas » du président Gbenye à Stanleyville en 1964 et sauvera la vie de nombreux belges qu’ils avaient pris en otages. Ce qu’il racontera d’ailleurs dans un ouvrage intitulé Dans Stanleyville (éd. Racines puis Masoin) publié en 1993.

Premier sang commence d’une manière particulièrement poignante : écrit à la première personne, Amélie se met dans la peau de son père qui risque d’être trouée dans quelques instants par les fusils d’un peloton d’exécution : « Les douze hommes me mettent en joue. Est-ce que je vois ma vie défiler devant moi ? La seule chose que je ressens est une révolution extraordinaire : je suis vivant. Chaque moment est sécable à l’infini, la mort ne pourra pas me rejoindre, je plonge dans le noyau dur du présent. Le présent a commencé il y a vingt-huit ans… ».

Et le récit commence, palpitant, vibrant, vivant. Un livre inattendu de la part de l’auteure qu’on qualifie parfois de superficielle, de « folle au chapeau » devant laquelle, moi, j’enlève le mien. Pas seulement pour la virtuosité et les formules dont elle a le secret mais aussi et surtout pour l’émotion vraie, sincère et profonde qu’elle partage.

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