Des blanches et des noires

(Jean-Baptiste Andrea) 9 mai 2021

Toutes les touches des émotions, bémols et dièses, tout le clavier des sentiments… ce roman est une sonate, violente et tendre, celle d’un vieux pianiste solitaire et virtuose qui ne joue que Beethoven sur des pianos publics dans les gares et les aéroports. Jamais dans les salles de concerts. Il refuse.

Dans la solitude des foules, il pianote pour des passants qui ne l’écoutent pas. Sauf, parfois, l’un ou l’autre. Mais il s’en fiche, il ne cherche pas les bravos, il refuse de se produire en concert, il joue uniquement dans des endroits publics en espérant se faire entendre par celle qui lui avait promis après l’avoir entendu et avant de disparaître de sa vie:

« si tu rejouais comme ça, et que je t’entendais du bout du monde, je te reconnaîtrais ».

Viendra-t-elle… ou pas ? À Orly débarquant de l’avion venant de Moscou ou sur le quai de la Gare de Lyon descendant du dernier train, le 0h35 en provenance de Barcelone.

Un jour, il décide de raconter son histoire à un passant, vous ou moi qui lisons ce roman. Comment et pourquoi en est-il arrivé là ?Il nous emmène alors dans son enfance quand un crash d’avion le bascule du bonheur familial à l’enfer de l’orphelinat. Son adolescence se déroulera dès lors dans des lieux désespérants, entre diables et saints, maltraitance et amitié, haine et amour, noirceur et lumière, prison et espoir, silence et musique car tout petit, le gamin a eu la chance d’avoir un vieux professeur de piano génial. La musique rythme ce roman comme il rythme la vie de Joe :

« Je joue la vie et la mort comme si elle n’étaient rien, et elles ne sont rien… je joue le mal et la joie qui font l’air de nos vies. Mes pianos à New-York, Moscou, Londres, Valparaiso ».

Sur son parcours planent la luminosité de Beethoven, le tempo des Rolling Stones Sympathy for the Devil, le silence du module lunaire de Michaël Collins et la tendresse du hasard, celle du jazzman Thelonious Monk bluffé par le jeune virtuose essayant un piano dans un magasin à New-York qui lui demanda d’où il tenait ce talent :

– Your old man taught you to play ? » (c’est ton père qui t’a appris à jouer ?)

– « Oh, no, I’m an orphan » (oh, non, je suis orphelin)

– « If you play like that, you ain’t an orphan » (si tu joues comme ça, tu n’es plus orphelin).

Ce roman est un pur bonheur même s’il ne raconte pas un destin des plus joyeux. Il m’a transporté sur la gamme de tous les émois, des graves aux aigus et fait monter des perles aux yeux quand j’ai à l’enfance de mon père, orphelin comme Joe, dans des institutions qui n’étaient pas – je suppose car il n’en parlait jamais – des jardins de roses. Un bonheur, oui, car ce livre est sublimé par l’art narratif,  la poésie et l’humour décalé de Jean-Baptiste Andréa dont, ignare, je ne connaissais que le nom. Des diables et des saints, son troisième roman, m’a donné l’envie urgente de découvrir les autres ainsi que ses films. Merci à Muriel, ma libraire de la Compagnie des Mots de me l’avoir conseillé !

Ah, oui, avant de terminer, celle que Joe attend depuis si longtemps, assis derrière les pianos dans les gares et les aéroports, arrivera-t-elle enfin… ou pas ?

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