Livre de nuit

(Leïla Slimani) 27 04 2021

« Je m’appelle la nuit. Tel est le sens de mon prénom, Leïla, en arabe. »

Leïla Slimani n’est pas une romancière du jour, de l’apparence, de ce qu’on voit de prime abord. Ses histoires fouillent plutôt ce qu’il y a derrière, les faces sombres de nos vies. Comme, entre autres, son formidable roman Chanson douce (éd. Gallimard – Goncourt 2016), qui relate la métamorphose de Louise, de gentille gardienne d’enfants à nounou infanticide, victime de la solitude, de l’indifférence et de l’inhumanité de notre société.

Le parfum des fleurs la nuit (éd. Stock), son dernier livre, n’est pas un roman mais un récit, une succession de textes personnels qui plongent aussi dans ce qui est caché. Pas dans des fictions mais dans la vie de l’auteure. À contre-cœur, Leïla s’est laissée embarquer dans un projet que lui a proposé son éditrice, l’invitant à passer une nuit, seule, dans un des plus fascinants musées d’art contemporain du monde, La Punta della Dogana à Venise. Et d’y écrire ses réflexions et émotions qui seront publiées dans la collection Ma nuit au musée créée par les éditions Stock.

«Dans quel piège suis-je encore allée me fourrer ? Pourquoi ai-je accepté d’écrire ce texte alors que je suis intimement convaincue que l’écriture doit répondre à une nécessité, à une obsession intime, à une urgence intérieure ? » Et puis, de plus, Leïla n’est pas amatrice d’art contemporain, elle en ignore tout ou presque, son monde à elle depuis l’enfance c’est la littérature : l’amour des livres que lui a transmis son père et l’écriture.

Pourtant, elle accepte l’invitation et se retrouve seule confrontée toute une nuit avec des œuvres qu’elle ne comprend pas, dit-elle, mais qui vont la mener vers ce qui palpite au plus profond d’elle. C’est la raison d’être de l’art contemporain, surtout conceptuel, selon ses créateurs : établir une relation entre l’œuvre et le spectateur et ensuite entre celui-ci et ce qui est enfoui dans son âme.

En suivant Leïla errer pieds nus entre objets, lumières et installations ésotériques, nous l’accompagnons surtout dans ses pérégrinations intérieures. Nous découvrons les auteurs et des extraits de textes qui l’ont marquée, nous découvrons aussi sa conception de la liberté et son – non, ses – identité(s) à travers quelque évocations de son enfance où elle s’ennuyait le jour et attendait la nuit pour rêver. Nous serons notamment bouleversés par la blessure que l’emprisonnement injuste de son père provoquera dans sa famille.

Enfermée dans cet immense musée éclairé essentiellement par les reflets de la lune sur les eaux de la lagune, elle nous révèle également son goût pour l’isolement, son sentiment de sécurité « Moi qui suis si peureuse, je me sens protégée dans ce lieu, dans ce sanctuaire. J’aime être enfermée dans le noir d’une salle de cinéma. Je n’ai pas peur dans les bibliothèques, dans les librairies, dans les petits musées de quartier où l’on va moins pour la qualité de l’exposition que pour trouver un lieu où se réchauffer. Le reste du temps, j’ai peur ». Une réflexion très consolatrice, je trouve, en ces temps de confinement.

Mais surtout, surtout, les mots de Leïla, son style, la beauté de sa langue, sa poésie même si parfois elle est noire, sa richesse culturelle et littéraire, les émotions fortes et douloureuses qui jaillissent de ses racines arabes, musulmanes, nomadistes mais aussi françaises, tout cela nous envoûte comme une chanson pas toujours douce mais tellement belle à écouter jusque tard dans la nuit.

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