Prison

(Jean-Paul Dubois) 18/03/2020

Premier jour de confinement. Un ami m’a envoyé un dessin humoristique : un couple de vieux est assis dans un canapé, au mur une horloge, manifestement le temps est long. L’homme demande à sa femme : « Combien de jours ? ». Celle-ci lui répond « UN jour ! Et c’est déjà la troisième fois que tu le demandes ».

Pour beaucoup, en effet, ce confinement n’est pas loin de ressembler à une peine de prison. Les ados, par exemple. Mon petit-fils Awen a beaucoup de mal à ne pas shooter dans un ballon avec ses copains. Mais il comprend la situation. Mon jeune voisin Philippe, 16 ans, est coureur cycliste et a été sélectionné dans l’équipe belge des juniors pour Paris-Roubaix et les classiques suivantes. Mais il a appris hier que ces courses étaient annulées. L’année prochaine, il sera trop âgé pour être encore sélectionné. Ce confinement est une lourde peine pour lui. Awen et Philippe, cependant, ne sont pas les seuls frustrés, les exemples, bien plus pénibles, ne manquent pas. Mais qui dit prison, rêve d’évasion. Et qui pense évasion s’enfuit dans la lecture.

Moi je me suis fait la belle dans un superbe roman dont l’histoire se passe en … prison. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois (éd. L’Olivier), prix Goncourt 2019. Bon, quand je dis que l’histoire se déroule en prison, ce n’est pas tout à fait vrai. Le héros, Paul Hansen, est bien incarcéré dans un pénitencier à Montréal mais il nous entraîne, depuis sa cellule, dans ses souvenirs des cinquante ans qui ont précédé son incarcération. Son père était un pasteur qui ne croyait pas en Dieu, sa mère propriétaire d’un petit cinéma d’art où l’on projetait surtout du porno, son épouse pilote d’avion et lui, homme à tout faire dans une résidence pour riches seniors. Les anecdotes et aventures qu’il se remémore sont hautes en couleur mais aussi désenchantées.

Entre ses retours dans le passé, Paul nous dévoile également sa vie dans sa cellule de 6m2 qu’il partage avec un colosse, Horton, un Hells Angel condamné pour meurtre, une armoire à glace pittoresque au cœur d’artichaut. Les moments dans cette prison bien que dramatiques sont racontés avec truculence et ne manqueront pas de nous faire voir avec philosophie les inconvénients de notre séquestration à domicile. Problèmes d’espace et de promiscuité, boucan, querelles… tous les désagréments de la vie en commun y passent. Jusqu’aux plus fétides comme une épidémie de gastro qui plonge le pénitencier dans des odeurs pestilentielles. Mais drôles aussi. Grand cœur, Horton invite Paul en pleine crise diarrhéique à se soulager sans honte sur l’unique cuvette de la cellule : « Fais pas ta fillette, bonhomme… Vide-toi tranquille, libère-toi et fais pas attention à moi. Écoute-bien ce que je te dis : je vois rien, j’entends rien, je sens rien. »

Ce grand livre ne se limite pas, évidemment, à cet épisode scatologique que je souligne ici en raison des tonnes de PQ vendues ces derniers jours avant le confinement. Non, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon est surtout un immense roman, profond et bouleversant, qui interroge chacun de nous sur le sens de notre vie et sa réussite. Mais c’est bien connu, les choses les plus sérieuses s’expriment souvent avec distance et légèreté.

Bonne évasion !

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