Lettre d’Amérique

(Hervé Le Tellier – Antoine de Saint Exupéry) 06/01/2020

C’est aujourd’hui que les rois mages viennent offrir leurs présents à l’Enfant Jésus. Ils sont chez moi dans la crèche pour un jour encore mais demain, je démonte tout. J’aime les décorations de Noël mais après le 6 janvier, je ne les supporte plus, je les trouve même déprimantes. Les guirlandes qui flottent au vent dans les rues, les Pères Noël pendus aux cheminées, je les ai assez vus, place à autre chose.

Je regarde par la fenêtre et je vois le Gaspard de la poste – oui notre facteur aujourd’hui est noir, pardon on doit dire un homme de couleur- il dépose son « présent » (un paquet de courriers) dans ma boîte aux lettres. Ce n’est pas de la myrrhe, de l’encens ni de l’or… mais sans doute quelques factures; l’eau, l’électricité, le téléphone, la télédistribution, la mutuelle, les assurances, peut-être une taxe ou l’autre… c’est dingue comme il y a du monde qui pense à moi (et à vous aussi) en ce début d’année. Je ne me précipite pas pour découvrir tous ces billets d’amour. J’irai tout à l’heure. Après deux non trois cafés, je me décide enfin à aller chercher ces paperasses.

Et, oh surprise, dans le tas une lettre d’Amérique. Une belle enveloppe en papier « comme avant », illustrée d’un romantique décor de Noël, quelques branches de houx et affranchie d’un timbre tout aussi romantique représentant un œillet. Ceci n’est pas une facture, je reconnais la belle écriture de l’adresse, celle d’une amie émigrée en Caroline du Nord depuis vingt ou trente ans quand elle eut le coup de foudre pour son mari américain rencontré lors d’un voyage de travail en Italie.

Mais bizarre, le cachet de la poste faisant foi, cette lettre a été envoyée le 10 décembre et elle n’arrive qu’aujourd’hui, jour de l’Épiphanie. Aurait-elle suivi une mauvaise étoile ? À l’heure des Messenger, Whatsap et autres messageries digitales, une lettre en papier, en très beau papier même, est devenue chose rare. Exceptionnelle. Et savoir qu’elle a traîné entre là-bas et ici pendant près d’un mois est presqu’inimaginable. Aujourd’hui, on « communique » en temps réel où que l’on soit dans le monde, non ? Oui mais, les mots qu’on s’écrit sur papier n’ont pas le même poids que ceux qu’on tapote sur un smartphone.

Ceux de ma lettre, là, sont peut-être des rescapés d’une terrible tempête dans le ciel comme celle que j’ai lue cette nuit, en panique dans mon lit, à la page 49 du fantastique roman de Hervé Le Tellier (Prix Goncourt 2020), L’Anomalie (éd. Collection Blanche de Gallimard) : «…L’avion connaît dix interminables secondes de chute libre au pire endroit (…) Tout de suite, le Boeing est roulé dans les courants tourbillonnants du nuage, et tout de suite aussi, le cockpit s’allume, car c’est la nuit, un noir de suie, et un fracas épouvantable : des centaines d’énormes grêlons mitraillent les vitres (…) Markle et Favereaux, secoués, chahutés, livides, se concentrent sur les instruments, ils se battent avec la tempête… ».

Je pense aussi aux magnifiques récits d’Antoine de Saint-Exupéry exaltant les prouesses des pilotes de l’Aéropostale dans les années trente et en particulier à son livre-culte Vol de nuit paru en 1931 et disponible en Livre de Poche, un des premiers romans que j’ai lus dans mon adolescence. J’y ai retrouvé ces quelques lignes qui décrivent si poétiquement les tornades que les pilotes héroïques traversaient alors pour transporter le courrier, qu’il soit important ou non, d’affaires ou d’amour : « … C’est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une déchirure de la tempête, comme un appât mortel au fond d’une nasse, quelques étoiles. Fabien jugea bien que c’était un piège: on voit trois étoiles dans un trou, on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste là à mordre les étoiles… »

Les lettres furent importantes dans mon adolescence. Celles que j’attendais d’une amoureuse ou l’autre et que ma mère déposait bien en vue sur la cheminée et qui de sa cuisine riait tendrement en me voyant les prendre presqu’en cachette, les joues rosissant, pour les emporter dans ma chambre. Celles que j’écrivais aussi, nombreuses, en choisissant mes mots, raturant beaucoup, déchirant, chiffonnant et jetant mes brouillons. C’est probablement de cette époque que date mon goût pour l’écriture et la lecture.

Tout cela me traverse l’esprit en regardant cette enveloppe qui vient de loin,  envoyée par quelqu’un qui pense à moi. Et je n’ai même pas encore lu ce qu’il y a l’intérieur. Mais de cela , je ne vous dirai rien !

THx N & H, I wish you a happy new year and hope to see you in September

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