Jeunesse cassée ?

(Pierre Lemaitre) 09/10/2020

On ferme les bistrots pour un mois afin de tenter d’infléchir la courbe virale et aussitôt une certaine jeunesse se révolte. Dans les cafés aux alentours de facultés universitaires hier soir, c’était la dernière soirée arrosée et sans précautions sanitaires. Je dis bien « une certaine jeunesse », pas toute la jeunesse. J’ai vu un reportage où des jeunes se plaignaient d’être « opprimés » et de se voir « voler leur jeunesse » et promettaient de « faire la fête dans des appartements » tant que les portes des débits de boissons seront closes.

Bravo les gars. Merci pour votre compréhension de la situation et votre solidarité.

Je comprends qu’il n’est pas agréable de ne pouvoir « faire la fête » dans les bars et les cafés pendant un mois… mais, entre nous, vous pensez vraiment que c’est le moment ? Votre masque, vous le mettez devant les yeux et les oreilles ? Vous ne voyez pas et n’entendez pas que des milliers, que dis-je des millions, de personnes souffrent – et même meurent – de ce coronavirus ? Vous croyez vraiment que cette pandémie est bidon, que les malades qu’on hospitalise en soins intensifs sont des comédiens qui somatisent, vous croyez vraiment que quelque part au dessus de vos têtes de mauvais esprits veulent vous « opprimer » et « museler » la jeunesse avec un masque ? Vous croyez vraiment qu’on ferme les bistrots pour vous emmerder et non pour essayer d’endiguer une vraie catastrophe en limitant au maximum les endroits et les moments les plus favorables à la contamination ?  

On peut compatir à votre déception provoquée par les restrictions sanitaires mais pas tolérer vos slogans égoïstes et outranciers. Tout ce qui est excessif est insignifiant disait Talleyrand. Qui c’est celui-là ? Un grand homme d’État français du 18e siècle qui, entre autres, participa à la rédaction des Droits de l’Homme et fut l’auteur de cet article : « La loi est l’expression de la volonté générale. […] Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. » À méditer, particulièrement en cette période !

Le 2 février 2019, je publiais un billet dans lequel, déjà, j’exprimais mon agacement face aux outrances langagières que désormais les mécontents lancent à tout va dans la rue, les médias et sur les réseaux sociaux dès qu’ils se sentent «opprimés ». À cette époque, c’était les « Gilets jaunes » qui s’appropriaient abusivement un vocabulaire sacré, réservé aux héros de la guerre 14-18. Ce billet renvoyait à un roman extraordinaire dont je recommande la lecture à ces jeunes qui se sentent si frustrés et qui auront du temps en soirée durant ce mois sans bistrot. Ils y apprendront ce qu’est vraiment une « jeunesse volée » et la souffrance derrière un masque.

Ci-dessous, mon billet du 2 février 2019

Gueules cassées

« Les « gueules cassées » en tête de cortège pour l’acte XII des gilets jaunes contre les violences policières. Voilà ce que je lis sur Konbini News à propos de la manifestation d’aujourd’hui à Paris en hommage aux « héros » des gilets jaunes.

Insupportables outrances langagières ! Ne volez pas aux véritables Braves, grands blessés, de la guerre 14-18 le peu qu’il leur reste : l’appellation pleine de noblesse et d’admiration de « Gueules cassées ». Eux à qui l’horreur du grand carnage du XXe siècle a arraché la mâchoire, le front, le nez et puis aussi les bras, les jambes et surtout la jeunesse, la joie, l’amour… la vie. Eux qui souvent ont survécu après l’armistice dans une misère crasse oubliés par leur pays et leurs contemporains alors que c’est pour leur liberté qu’ils se sont fait « casser la gueule » et bousiller le reste dans la boue des tranchées et le cynisme de leurs chefs.

Je lis, enfin, après avoir souvent hésité, commencé et arrêté, révulsé par l’effroi et le dégoût, le livre majeur de Pierre Lemaitre « Au revoir là-haut », prix Goncourt 2013 offert par ma fille à l’époque, qui retrace avec talent et cruauté la tragédie de la grande boucherie et de l’après-guerre de 1914. L’horreur totale. Des millions de vies fracassées. Des gueules brisées, éclatées, mutilées, ne laissant aux uns que deux narines au dessus d’une bouche arrachée pour fumer un peu de tabac, aux autres quelques dents pour manger dans un visage aux nez pulvérisé et aux orbites crevés.

À lire pour remettre les points sur les i des excès de vocabulaire et de colère actuels.

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