Le poids des mots, le chic des photos

(Franck Courtès) 18/05/2018

Frank est un photographe de presse talentueux. Pendant 26 ans, il sillonne le monde pour tirer le portrait des célébrités. Ses clichés sont superbes et font la une ou la couverture des journaux et magazines à succès. Mais au fond de lui, quelque chose ne va pas. Sa passion de la photographie n’est pas assouvie, son exigence et son intransigeance artistiques ne sont pas satisfaites. Il voyage beaucoup, regarde beaucoup, s’agite beaucoup mais n’a pas le temps de voir, de rester assez longtemps dans un endroit pour l’habiter. Un jour en Italie, alors qu’il passait en coup de vent le long de la merveilleuse côté almafitaine, il s’arrêta quelques instants devant un paysage : « Je regardais la mer et les oiseaux planer, essayant de chasser l’idée que je n’étais à cet endroit que de passage, pour une ou deux minutes, et que le lendemain je reprendrais l’avion. » Progressivement, Frank va perdre le feu sacré pour la photographie, ou plutôt pour les conditions dans lesquelles il doit travailler. Bâcler. Pas le temps de voir, de créer. Pas le temps, surtout, de vraiment rencontrer ses modèles. Ou si peu. Il croise les plus grands de ce monde mais n’a que rarement un vrai contact. Non seulement, il se sent souvent invisible pour eux derrière son appareil mais pire, il doit régulièrement supporter leur indifférence, leur morgue ou leur mépris. De Jean-Marie Le Pen à Joey Starr, Franck a de plus en plus souvent envie de jeter son appareil par la fenêtre et d’aller prendre l’air, seul avec lui-même, au bord de la rivière ou au cœur de la forêt.

Et puis, que lui demande-t-on, en fait ? Il a l’impression de devoir laisser son talent à la maison et d’être aux ordres, juste un presse-bouton pour un cliché vite fait, mal fait, pas cher. J’ai été très sensible à ce feeling pour l’avoir souvent connu dans ma carrière de copywriter. Son amour passionnel pour la photo va dès lors se transformer au fil du temps en détestation, dégoût, nausée.

Ce livre raconte ce désenchantement progressif, avec de temps à autre le récit de quelques rencontres magiques comme celles, entre autres, avec Patrick Modiano ou Raymond Depardon.

Mais ce bouquin n’est pas triste. S’il raconte une histoire d’amour qui se déglingue, il exalte surtout la naissance d’une nouvelle aventure extraordinaire. Franck laisse tomber la photo pour plonger dans les mots. Il s’isole, vit quasi comme un ermite dans sa maison à la campagne et découvre l’écriture. Avec un talent époustouflant. Son Hasselblad est désormais remplacé par son clavier Azerty. Mais son œil, ses émotions, sa sensibilité, son originalité sont plus forts que jamais. Et ce livre est le quatrième qu’il nous offre et qui m’enchante. Un regret toutefois, je l’ai lu trop vite, impatient comme si je tournais les pages d’un album photo formidable, sans toujours prendre le temps de regarder les paysages et les visages derrière les mots. Je le relirai à l’aise pour en savourer chaque détail. Et puis aussi, si Franck nous conte son désamour pour la photo, il le fait de telle manière qu’il nous fait tomber, nous, en amour pour cet art trop souvent malmené.

Merci Franck pour ce livre que j’ai adoré et c’est promis, la prochaine fois que je vous croise, on prend le temps de se rencontrer. De partager un, deux ou trois cafés.

La dernière photo – Franck Courtès (éd. JC Lattès)

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