Arrêt

(Roman à plusieurs mains: Michel Collart – Vincent De Roose – Benoît Devuyst – Nathalie Geeraerts – Fabienne Pianetti – Fabrice Storti – Régine Salvat) 24/10/2017

– Tu n’es plus assez belle, je ne t’aime plus.

Nathalie est effondrée. Jérôme l’a larguée hier soir.

– Vous nous avez rendu beaucoup de services, l’entreprise vous en remercie, mais notre direction internationale nous oblige à restructurer.

À son âge, Jacques comprend que son avenir est foutu. Le nouveau directeur des RH l’a viré hier.

– Désolé, mais vous n’avez pas obtenu la cote de satisfaction en deuxième session.

Quentin n’osera jamais le dire à son père. Ses études sont au terminus. Ses rêves s’écroulent.

Silence. Plus un train ne traverse le village ce matin. « Le trafic ferroviaire est à l’arrêt entre Luttre et Nivelles. Un train a heurté une personne qui s’est jetée sur la voie…» vient d’annoncer la radio.

(Michel Collart – Billet publié le 13 septembre 2012)

***

Chapitre 1

Nathalie boucle sa valise. Elle doit fuir, quitter ce village. Ne plus croiser Jérôme, surtout pas ! Sur le quai de la gare, consternation. Le train pour Nivelles est supprimé, un accident, elle ne sait quoi. La foule se presse, les gens piétinent. Suées, sensation de vertige, le sol se dérobe. Au loin, une voix crie son prénom « Nathalie ! ». Un choc, le bruit dans sa tête. Puis, plus rien.

Lorsqu’elle reprend conscience, son regard saisit deux ombres penchées vers elle. L’une d’entre elles répète son prénom. Une voix profonde, un timbre qu’elle reconnait. C’est Jacques, un ami de son père, celui qu’elle appelait tonton. Elle voudrait lui répondre, ses lèvres dessinent des mots, sa gorge est si sèche.

– Restez auprès d’elle, je vais chercher à boire.

Jacques s’éloigne, une main se glisse dans la sienne. Nathalie aussitôt réagit « Merci, je me sens mieux…Merci ça ira, vraiment. » Elle est debout- allez savoir comment- veut saisir son bagage. Le garçon l’a déjà ramassé :

– Hors de question de vous laisser ainsi, vous n’êtes pas en état. Monsieur est parti vous chercher une boisson, il vous faut l’attendre.

Mouvement d’humeur, envie de le remettre en place- un mieux- Nathalie retient son agacement. Ce jeune homme a un regard lumineux et direct. Il apporte son aide, impossible de le remballer. D’ailleurs, trop tard. Tonton Jacques est de retour, il a entendu la fin de sa remarque. Il acquiesce puis ajoute :

– Le mieux serait de suivre les conseils de monsieur…?

– Quentin X, précise son voisin.

– Quentin a raison, tu as besoin de boire et de croquer un sucre.

Vaincue, bras appuyé au bras de Jacques, Quentin les précédant valise à la main, Nathalie suit leur suggestion. Direction le Café de la Gare. Temps d’une pause, d’une conversation. Jacques n’est pas n’importe qui, elle ne peut s’éclipser ainsi.

– Dis-moi, et ton père ?

Son père a créé une société, c’est récent. Il serait si heureux de revoir Jacques, qu’il lui apporte avis et conseils. Et pourquoi pas, qu’ils bossent ensemble sur son projet ? Quentin écoute, un brin gêné. Timide, il ne dit rien. Son sourire est doux, il a l’air songeur. Il se lève et veut prendre congé. Une main le retient :

– Restez encore un instant, je dois vous remercier. »

(Régine Salvat – 15 septembre 2012)

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Chapitre 2

La main de Nathalie retient doucement le bras de Quentin qui se met à rougir instantanément. Son cœur s’emballe, il a chaud, il voudrait être ailleurs mais pour rien au monde il ne voudrait quitter cette fille aux yeux transparents qui le fixent et le transpercent de mille flèches.

– Vous n’avez pas à me remercier, vous auriez fait la même chose à ma place, bredouille-t-il en lui décochant son plus beau sourire, un plissement de lèvres absolument irrésistible issu d’un long entraînement devant le miroir de sa chambre, mais à la place, il sait qu’il vient de grimacer un rictus froid et sec comme une pièce de monnaie, tant ses muscles sont paralysés par cette fille solaire qui le retient par le bras.

– Je dois vraiment y aller, excusez-moi, quelqu’un m’attend.

Nathalie sourit tristement et relâche Quentin qui se lève en bousculant sa chaise et s’éloigne, ou plutôt s’enfuit vers les quais sans se retourner. Lui qui a horreur des romans de gare, il est en train d’en vivre un. Le pire de tous. Tandis qu’il s’éloigne, Quentin se dit que cette fille dont il ne connaît même pas le nom va le hanter très longtemps. Il ralentit sa marche en maudissant une fois de plus cette timidité qui le désarme si souvent face aux accidents de la vie. C’est trop nul, il se retourne pour la revoir une dernière fois quand un voyageur pressé le heurte de plein fouet. Son cœur s’arrête. C’est elle.

(Fabrice Storti – 18 septembre 2012)

Chapitre 3

Il regrette qu’elle soit venue à lui. Il aurait voulu faire le premier pas, être celui qui avait pu les réunir alors qu’ils allaient se perdre à jamais. Mais elle l’avait devancé.

Une profonde rage prit naissance au creux de son ventre, il la sentait remonter violemment à travers tout son organisme pour percuter ses glandes sudoripares. Une sueur froide recouvrit alors son corps. Et les efforts qu’il entreprit pour la contrôler lui donnèrent au contraire plus de force encore. Très vite, la fille aux yeux caméras comprit. Déjà elle reculait.

Quentin la retint à son tour. Par le bras. Elle reculait toujours. Quand elle fut assez loin pour le déséquilibrer, Quentin se laissa tomber. Elle s’écarta brusquement et les passants purent entendre le choc sourd de ses mâchoires sur le trottoir.

La douleur lui permit de reprendre contact avec son corps. Trop souvent, il perdait pied quand une femme le touchait. De son côté, elle avait perdu toute son assurance. Ses pieds ne tenaient pas en place. Le temps s’écoulait avec le sang de Quentin. Les passants bourdonnaient autour d’eux. Bientôt leurs pieds se confondirent, Quentin ne vit plus qu’un brouillard dans lequel il sombra. Ses mâchoires esquissaient un certain réconfort.

(Vincent De Roose – 18 septembre 2012)

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Chapitre 4

Arrêt sur image. Le rêve a viré au cauchemar. Terreur, suffocations…Nathalie ouvre les yeux, la flaque de sang brûle son regard. Dans les lueurs du soleil couchant, c’est le décor banal du train-train quotidien qu’elle retrouve. Sa chambre, un nulle-part ailleurs. Elle se souvient de tout, du réel et du rêve. De la gare et de l’annonce voix robot. Trains annulés. Du vrai, comme ces frissons qui l’avaient saisie lorsque la voix automate avait précisé « pour cause d’accident de personne ». Cet inconnu qui n’était plus personne avait choisi un voyage sans retour. Avait-il lui aussi bouclé sa valise sans adieux vers les siens ?

Nathalie se souvient de ce vide intérieur mêlé à des visages aimés. Elle avait rebroussé chemin, retour vers la case départ. Et puis cette bousculade sur les quais bondés, ce heurt violent dans son bagage. Valdingue de ses affaires, l’intime éparpillé sur le sol. Elle revoit le jeune homme responsable, son empressement à l’aider à tout réunir. Des vêtements aux sous-vêtements, sans exception. Oh, sa gêne et sa colère quand elle avait arraché de sa main un dessous de dentelle. Et l’air ahuri du garçon lorsque le fragile tissu s’était déchiré, lui laissant un lambeau violine en trophée. Elle l’avait harangué :

– Vous êtes qui vous, pour vous permettre ! ?

Stupide, il avait répondu :

– Quentin, je m’appelle Quentin. Je crois bien que nous habitons le même quartier.

Oui, Nathalie se souvient. Furibonde, elle l’avait laissé planté là. Et soudain dans son lit retrouvé, la jeune femme éclate de rire. Un rire aux larmes, succulent. Car elle réalise le drolatique de la situation. Jérôme l’avait quittée en lui rendant les clefs, perdant l’accès à son alcôve. Tandis qu’un garçon voisin entrait dans sa vie en découvrant les dessous de son quotidien. Risible du destin…

A propos de destin, Jacques était présent dans son rêve. Ce ne peut être hasard. Quelques jours plus tôt, l’ami de son père l’avait contactée. Un « simple appel pour prendre de ses nouvelles », avait-il dit. Mine de rien, il avait évoqué des tensions au boulot, un rythme soutenu, des exigences difficiles à suivre. Une politique de marketing à flux tendu avec une clientèle qu’il ne supportait plus. Elle se tracasse pour lui. Un pressentiment l’oblige à oublier Jérôme, Quentin et tous ses états d’âme. Jacques compte tant, il lui faut le joindre. Elle va le joindre, il le faut.

Mais que lui dire ?

(Régine Salvat – 21 septembre 2012)

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Chapitre 5

Le smartphone sonne. Une fois, deux fois, trois fois. Mais où est-il ? Jacques l’entend faiblement, mais ne le retrouve pas. Il n’est pas dans l’attaché-case abandonné dans le vestibule depuis une semaine, il n’est pas non plus dans la poche de la veste pendue au porte-manteau. Où l’ai-je donc déposé, s’interroge mollement Jacques qui n’a plus donné ni reçu d’appel depuis qu’il s’est fait licencier de son poste d’attaché commercial à l’hypermarché de Gosselies.

Si, il a bien essayé, il y a cinq ou six jours, d’appeler Nathalie, la fille de son vieil ami Georges. Juste pour entendre une voix douce. Rêver.

Jacques n’a parlé à personne depuis ce maudit 14 septembre où il a perdu son job. Il n’a presque pas mangé non plus. Il reste prostré dans son divan. Avec du gris dans les yeux, de douloureuses acouphènes dans les oreilles et un goût de mauvais rosé dans la bouche. Le 14 septembre, tout s’est arrêté pour Jacques. Son nouveau DRH, un grand blond, visage dur et petites lunettes cerclées d’or, lui a fait comprendre que l’hypermarché qui l’emploie n’aime pas les rides qui creusent les fronts, les crânes qui perdent leurs cheveux, les yeux qui ne brillent plus, les haleines qui sentent le Martini. Mais que voulez-vous, quand la cinquantaine vous tombe dessus, que vous vous négligez depuis que vous n’avez pas su garder votre femme, que vos amis vous évitent parce que vous plombez leur whisky-coca avec votre solitude, que voulez-vous, un jour les néons de votre bureau s’éteignent aussi et vous prient d’aller vieillir ailleurs.

Sur le quai de la gare de Luttre le 14 septembre, Jacques est à l’arrêt. Sa vie est bloquée. Comme le trafic des trains stoppés à cause du type qui s’est jeté sur les rails à la sortie du village. Quand les haut-parleurs de la gare ont crachoté la nouvelle et que les voyageurs ont râlé, Jacques a envié l’homme qui avait mis fin à ses problèmes. Il avait eu le courage, lui ! C’est à ce moment qu’il aperçut de loin parmi la foule qui encombrait le quai, la douce Nathalie. Et il y eut alors comme un coup de crayon de couleur dans la noirceur de ses pensées. Mais non, voyons, qu’est-ce qu’il lui prend, qu’est-ce qu’il imagine… Nathalie… la fille de son meilleur copain… il n’y a pas si longtemps, quelques années à peine, elle jouait encore, toute gamine, dans le jardin où lui, Georges et leurs épouses prenaient joyeusement l’apéro du dimanche.

Jacques a beau chasser ses idées de son cerveau malade, elles ne le lâchent pas et ne font qu’amplifier son désarroi.

Un train finira enfin par arriver. Jacques rentrera dans son appartement d’où il n’est pas ressorti depuis. Sa seule activité aura été d’appeler le 1307 pour obtenir le numéro de GSM de Nathalie. Et d’oser l’appeler. Deux fois. La première, il ne laissera pas de message sur sa boîte vocale. La deuxième, il ne bafouillera que quelques mots. Mais à quoi bon ? Nathalie est bien trop jeune. Lui bien trop sinistre. Et puis, Nathalie est amoureuse de Jérôme, non ? Qu’est-ce qu’il va donc imaginer ce pauvre Jacques ? Que Nathalie va le rappeler ? Lui proposer de se voir ? Ça ne sert à rien ce GSM, Jacques l’a laissé en plan quelque part, il ne sait plus où. Il ne sonnera quand même plus. Et bien si. Maintenant. Mais où ?

Une fois, deux fois, trois fois… stop.

(Michel Collart – 22 septembre 2012)

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Chapitre 6

Excédé, Jacques trouve enfin son portable sous sa chemise froissée, en boule entre deux oreillers du lit défait.
Le nom s’affiche en lettres de feu : Nathalie.
Dans un premier temps il râle… arrivé deux secondes trop tard, puis il réagit : avant tout un whisky-coca – c’est ringard comme lui, il faut boire la coupe jusqu’à la lie, et quand l’alcool aura réchauffé son cerveau glacé, il réfléchira.
C’est pas tout ça, mais comment lui dire ce qu’il ne sait pas et surtout, merde…. quel con, lui annoncer qu’il est viré? Que sa femme s’est tirée, qu’il est pas mal fauché… Quel con… Soudain un éclair de malice secoue sa barbe pas très nette, il vient de se voir dans le miroir de la salle de bain et se trouve un petit air de Jean-Pierre Bacri. TROUVE ! Il va la jouer bègue-intello-à peine réveillé mais tellement tentant.

OK je rappelle.

(Fabienne Pianetti – 23 septembre 2012)

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Chapitre 7

Quelque chose chipote Georges, et ça se voit. Il en a d’ailleurs toujours voulu à ses parents de lui avoir légué ce faciès tellement expressif ; impossible avec une face pareille de camoufler le moindre ressenti (il lui est même arrivé d’envier les asiatiques, c’est dire). Il avait aussi espéré que les années aidant, ce « langage silencieux » dépourvu de la moindre pudeur allait se fondre à travers les rides mais il fallait se rendre à l’évidence, ce n’était pas le cas. Ses sourcils demeuraient invariablement horizontaux, comme durs, ses yeux restaient fixes et suivaient les mouvements de sa tête, et ses mâchoires semblaient taillées dans le roc.

Georges s’en fait pour Jacques. Sous la douche, dans l’ascenseur, en ville, à la cantine, au ciné, il ne pense quasi plus qu’à lui, depuis que sa fille Nathalie lui en a touché un mot. Il décide de rendre visite à son pote de trente ans et grimpe dans son Opel Corsa agonisante. « On l’avait achetée avec Jacques », pense-t-il en glissant dans le vieux radio K7 son album préféré : Twelve de Patti Smith. Le voilà qui traverse la campagne. Bientôt les premières maisons du village. Jacques habite là à droite, une maison plutôt agréable perdue au milieu d’un quartier sans âme. Il se gare, coupe le son, sort, pousse la grille et sonne à la porte.

De l’intérieur, il entend des pas s’approcher.

(Benoît Devuyst – 24 septembre 2012)

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Chapitre 8

Jacques s’arrête au milieu du petit vestibule. Il hésite. Mauvais pressentiment. À travers la vitre dépolie de la porte d’entrée, il a reconnu la longue silhouette de son ami Georges. Mais elle est plus voûtée que d’habitude. Cela lui rappelle de très mauvais souvenirs.

Il y aura 22 ans le 10 janvier prochain qu’un soir pluvieux, Georges était passé chez lui sans coup de fil préalable. Comme aujourd’hui. Quelque chose d’anormal a dû se passer, Georges ne vient jamais à l’improviste. Quand la femme de Jacques vivait encore avec lui, ils devaient s’y mettre à deux et insister pour que Georges accepte de venir avec sa petite Nathalie, se changer les idées autour d’une belle table et oublier le drame qu’il avait connu quand sa gamine avait à peine deux ans. Alors, c’est dire si une visite à l’improviste de Georges n’annonce rien de bon. Et sa silhouette cassée dans le brouillard de l’épaisse vitre ne rajoute qu’à la sombre prémonition de Jacques.

Il y a 22 ans, Georges était venu confier son angoisse à son ami. Martine, sa jeune femme n’était pas rentrée de la fête annuelle de « Brands & You », le bureau de marketing qui l’employait, organisée quelques jours après les réveillons de Noël et de Nouvel An pour rester dans une ambiance de bulles et de cotillons. Martine était alors une jeune et dynamique psychologue, animatrice de discussions entre consommateurs mises sur pied pour des entreprises qui voulaient en savoir plus sur les opinions et attitudes que le public développait envers leurs marques et produits. Jacques, l’ami de Georges, travaillait dans la même société en tant jeune commercial, chargé du contact avec les clients. Jacques et Martine se connaissaient donc très bien et Georges suspectait même entre eux des relations qui débordaient du cadre purement amical. Mais à part quelques regards appuyés quand il se rencontraient, il n’y avait ni preuves ni même indices d’une quelconque infidélité. Jacques avait donc, lui aussi, participé à cette fête et c’est tout naturellement que Georges était venu le trouver en quête de quelques renseignements.

Martine n’était pas rentrée depuis cinq jours et n’avait donné aucun signe de vie. Sa voiture avait été retrouvée garée le long des étangs d’Ixelles à trois cent mètres du restaurant « Chez Marie » où avait eu lieu le banquet. Bien que la police eût déjà interrogé tous les employés de « Brands & You », Jacques en premier d’ailleurs, Georges voulait encore interroger ce dernier. Qui sait ? Peut-être allait-il lui donner des détails qu’il n’avait pas confiés aux flics. Est-ce que Martine était souriante à cette fête ? Avait-elle quitté le restaurant seule ? Ou avait-elle accompagné le groupe en discothèque après le repas ? … Jacques n’en savait rien car, disait-il, il n’était pas resté jusqu’au bout de la guindaille, il détestait ce genre de réunion festive obligatoire et il semblait qu’il n’avait déjà plus la tête chez « Brands & You » comme le confirmera son départ un mois plus tard pour le bureau concurrent « Business Emotions ». Jacques n’avait donc rien de plus à révéler à son ami. Mais Georges ne le croyait qu’à moitié. Jacques a gardé un très mauvais souvenir de cette visite: mal à l’aise, il ne savait pas comment se comporter avec Georges. Le consoler ? Oui mais comment ? Écrasé de tristesse, Georges était non seulement inconsolable, mais surtout suspicieux, soupçonneux voire accusateur : Jacques n’avait-il pas passé la dernière soirée avec sa femme ? Peut-être côte à côte au restaurant, leurs mains et leurs genoux se frôlant ?  Peut-être lui avait-il donné rendez-vous ailleurs au milieu de la nuit ?  Peut-être même avaient—ils… Peut-être. La douleur faisait croire  et dire n’importe quoi à Georges. Quelque chose s’est brisé entre les deux copains ce soir-là. Mais en ami solide, Jacques a fait le gros dos et a apaisé Georges, l’a réconforté et assuré de son aide quoiqu’il arrive. Et il n’a jamais failli. Depuis ce 10 janvier 1990, deux à trois fois l’an, Jacques organise chez lui, pour Georges et sa gamine, un « repas d’amitié » presque un« repas de famille » et Georges, à son tour, réinvite dans un restaurant chaleureux de Nivelles comme « Le Cigalon » ou le « Duc de Brabant ». Avec le temps, leur amitié s’était reconstituée et entre eux, tout était – presque- redevenu comme avant.

Mais là, ce soir, la silhouette cassée de Georges ramène Jacques aux bad feelings de l’époque de la disparition de Martine dont on ne sut jamais ce qui lui était arrivé. Toutes les pistes explorées par la police n’ont mené à rien.

Mais Jacques tente de chasser ses souvenirs, il respire un grand coup, pose la main sur la clenche de la porte et l’ouvre enfin. Georges a la mine patibulaire d’il y a 22 ans :

– Bonsoir Jacques, j’ai une mauvaise nouvelle

– Quoi Georges ?

– Nathalie n’est pas rentrée depuis trois jours, ce n’est pas dans ses habitudes. J’ai appelé Jérôme qui m’a dit que c’était fini entre eux depuis une dizaine de jours. J’ai retrouvé sa voiture garée rue Seutin, à deux pas du Café des Arts. C’est terrible, Jacques, j’ai l’impression que l’histoire recommence… Lundi, en allant dans sa chambre, j’ai vu un post-it collé sur sa lampe de bureau. Il portait ce message griffonné à la hâte « rv jacques kfé arts 19h ». 

– …

(Michel Collart – 27 septembre 2012)

***

Chapitre 9

Face à son ami, Jacques accuse le coup. S’il avait songé à jouer les bègues – après avoir bafouillé sur le répondeur de Nathalie quelques jours plus tôt – il n’a plus à forcer le trait. Son vieux copain s’est redressé, immense face à lui. Poings serrés avec ce regard fixe sous la barre sombre des sourcils, il s’est raidi. Un roc compact sous lequel bouillonne la rage. Son ami connait trop bien cette expression, celle de l’angoisse, de la colère et de la suspicion.

Oui, tout semble recommencer mais la donne a changé. Cette fois, c’est un père et non un mari qui vient lui demander de rendre des comptes. Et ce père le scrute avec une telle intensité que Jacques se retrouve cloué au pilori des coupables. Pas présumé. En lui, une fraction de seconde, il songe : « Il va m’assommer. Je l’aurai mérité. » A petits coups, voix saccadée, il s’entend lui répondre.

– Ce message…Je n’ai pas vu Nathalie…Georges, tu dois me croire ! Une heure j’ai poiroté, ta fille n’est jamais venue. Eh, merde !

Georges l’a écouté, luttant pour ne pas le saisir par le revers de son pull. Il fulmine. Quelle dégaine a son soit disant pote ! Un grand chandail couleur serpillère – cette mode nature à la con – lui donne des allures d’intellectuel plutôt clodo sur les bords. Jacques pensait ressembler à Jean-Pierre Bacri, poils de barbes sémillants de comédien séducteur ? Son ami lui trouve des airs de psychopathe, à la Jack Nicholson dans Shining, pas moins ! De dégoût, son visage frémit, il est à deux doigts d’agonir son minable vis-à-vis. C’est alors qu’à son tour Jacques se redresse. Il le regarde droit dans les yeux. Avec tant de détresse au fond de ses orbites creusées de lassitude…La lave qui bouillonne dans les veines de l’homme en colère se fige, de volcanique son humeur bascule. C’est l’ami effondré qui répond.

– Merde, tu l’as dit…Explique-moi le post-it de Nathalie. Pourquoi ce rendez-vous ?

Jacques raconte. Pas tout. Pas ses pensées folles envers la « petite », ces vingt années gommées quand il l’a aperçue et qu’il a cru voir en elle sa mère, Martine. À un père, on ne peut dire des choses pareilles, presque incestueuses. Quoiqu’il advienne, il le taira. Il raconte ce hasard d’avoir croisé Nathalie à la gare. Une adulte aujourd’hui. Il confie son besoin de parler à une personne proche, de celles qui ne sont pas « ancien collègue des années de travail ». Et cette idée de prendre contact, peut-être une façon de renouer avec lui, Georges. Sans paraître quémander de l’aide en direct ?

– Mais je te le jure, comme pour ta femme, je ne sais rien qui puisse expliquer sa disparition. Absolument rien !

Il ment. En partie seulement. Il ment par omission et son oubli concerne l’épouse de Georges et cette fameuse soirée où elle a disparu.

Il avait bu ce soir de la fête annuelle de « Brands & You ». Bu sans restriction aucune. De quoi oublier qu’il avait désiré Martine, jusqu’à choisir de changer de boite. Qu’il l’avait draguée cette après-midi là et qu’elle l’avait joliment remis à sa place. Il avait picolé dur, enchaînant les verres pour faire taire ce type qui lui soufflait dans la tête qu’il était un foutu salopard, indigne de son ami. Même ivre, il n’avait pu s’empêcher d’admirer sa collègue. La psychologue rayonnait parmi les convives, animant la soirée comme elle savait animer ses ateliers d’échanges avec les consommateurs. Mais ici sa beauté de métisse épiçait les dialogues. Hardie, féline, l’épouse de Georges rebondissait aux provocations du cercle d’hommes s’empressant autour d’elle. Professionnelle avant tout mais combien attirante lorsque son rire faisait vibrer sa gorge.

Une sacrée femme, Martine. Auprès d’elle, pas un de ces gars ne méritait de faire carrière : elle les éclipsait tous. Les ramenant à ce qu’ils étaient, une bande de mecs machos en rut, consommateurs guidés par le chahut de leur testostérone. Surtout le collègue Fred et son acolyte Gérard, la fine équipe du bureau d’études marketing qui lançaient des vannes obscènes dès qu’elle leur tournait le dos. Des minus arrivistes connards. Tout compte fait, des mecs comme lui. Enfin, plutôt lui comme eux.

Il avait bu, encore et encore. Picolant jusqu’à plus soif, jusqu’à voir du brouillard. À un moment dans son ébriété flottante, des nausées l’avaient assailli. Sur fond noir et mouvant, vers la terrasse surplombant les rues sombres, il avait cru apercevoir Martine. Elle conversait avec quelqu’un. Proche, intime. Mais la voix l’appelait Noémie. Décidément, il débloquait en la voyant partout. Tripes retournées, il avait vomi les cocktails par-dessus la rambarde. Ensuite ? Il ne l’avait plus vue. Tant qu’il pouvait tenir sur ses guiboles, il avait quitté cette fichue fête d’une boite qu’il allait quitter pour quitter Martine. Il l’avait voulu. Et cette dernière vision de sa beauté féline dans la pénombre d’un balcon, ce prénom entendu alors et la silhouette – homme ou femme – devinée, il les avait fourrés dans la catégorie du n’importe quoi que l’alcool vous souffle. Les délires d’un type ivre, marié et somme toute minable amoureux éconduit. À dégager, sans intérêt.

Jacques a menti. Il regarde Georges, sa main qui frotte, frotte les plis sur son front. Son dos à nouveau vouté et ces ondes de frissons qui parcourent par moments son visage. Le compagnon de tant d’années est mal à l’aise, honteux de tout. Le souvenir enfoui depuis 22 ans vient de refaire surface. Martine en compagnie, ce prénom improbable de « Noémie ». Soudain, il se lance et raconte ce plus. Juste la description de ce truc de fou, surtout pas de confidence sur sa drague de mère puis fille. Justifiant son silence par son ivresse profonde. Devant le regard que lui lance son ami, il voudrait disparaître sous terre. Ce qu’il vient d’évoquer a provoqué une réaction fulgurante.

(Régine Salvat – 01 octobre 2012)

***

Chapitre 10

Petit matin gris. Glauque. Une portière claque. Un taxi vient de déposer Nathalie devant l’entrée de la gare de Bruxelles-Midi. Une allure plutôt séduisante dans son jeans moulant bleu ciel, avec sa veste en cuir beige clair, son magnifique foulard, ses petites bottes à talons hauts, son sac Longchamp… jolie silhouette oui, mais visage triste à mourir. Ses yeux sont rouges et gonflés.

Elle se dirige à pas rapides vers le fond de la gare, en direction des lignes internationales. Elle regarde sa montre, il est 07h05, le départ du Thalys est prévu à 07h13, elle n’a pas encore de billet, pas grave elle le demandera au chef de train avant d’embarquer et paiera le supplément. À présent, elle court et renifle bruyamment de temps en temps, ses yeux et son nez coulent, elle essuie les uns et l’autre du revers de la main. Nathalie n’a pas dormi de la nuit, elle n’a pas lavé ses cheveux, elle se sent souillée dans ses vêtements. Elle n’est pas bien dans sa tête. Et surtout, cette horrible douleur dans son ventre ! Et, oh non, c’est quoi là ces trois types qui lui font des sourires, ces trois paons qui lui font une roue minable. Ce n’est vraiment pas le moment. Elle ne se démonte pas, elle se sent observée et tente, malgré sa tristesse, de rester imperturbable. De cacher ses larmes. Ce n’est pas pour eux qu’elle pleure.

Elle arrive maintenant au tapis roulant qui monte vers le quai n° 5, celui du Thalys Bruxelles-Paris. Elle accélère encore le pas sur ce tapis qui n’avance pas assez vite pour l’éloigner des trois imbéciles. Elle arrive enfin sur le quai, le train est en gare. Elle trouve immédiatement le contrôleur qui lui dit de s’installer dans la voiture n° 8, il viendra pour son billet quand le train aura démarré. Elle fait glisser la porte du wagon et déjà toutes les places assises sont occupées. Non, il en reste une de libre, à reculons, en face d’une dame âgée. Elle s’y assied et celle-ci lui adresse un sourire de compassion. Visage crispé, Nathalie ne parvient à lui offrir en retour qu’une triste grimace. La dame ne lui en veut pas. Tout à coup son téléphone sonne, elle répond à voix basse. Son visage se détend enfin un peu, esquisse un léger sourire. Son amie Isabelle lui confirme qu’elle peut l’héberger quelques jours dans son minuscule deux-pièces mansardé, rue des Saints-Pères à Paris, quelques maisons plus loin que l’hôtel « Pas de Calais », sur le même trottoir.

Nathalie respire un grand coup, éponge une dernière fois ses larmes, se ressaisit, retrouve un semblant d’énergie. Sous le foulard, son cou éraflé par la barbe dure et drue de l’homme qui l’a fait pleurer cette nuit lui fait mal. Elle sort de son sac un petit spray de parfum frais et en presse deux fois le bouton-diffuseur derrière le lobe de chaque oreille. Impossible d’y décoller l’haleine empestée d’alcool de Jacques. Nathalie est en fuite.

(Nathalie Geeraerts – Michel Collart- 02 octobre 2012)

***

Chapitre 11

Le train fonce. Nathalie a la tête posée contre la vitre. Sous ses yeux défile à l’envers un triste paysage de maisons grises et de potagers sans charme. Le rythme du Thalys la berce et la plonge dans une demi-inconscience. Les images de la nuit défilent en rewind à la même vitesse. Taxi dans la pluie noire. Course dans l’escalier et puis sur le pavé. Reboutonnage et re-zippage de ses vêtements. Bataille. Envie de vomir. Lèvres de Jacques collées sur sa bouche. Mains de Jacques sous son chemisier. Poignard entre ses jambes. Gifles, griffes.

Mais qu’est-ce qu’il lui a pris ? Elle était venue au Café des Arts à 19h00, presqu’heureuse de retrouver celui qu’elle considérait comme un « tonton », l’ami – le frère – de son père. Elle savait qu’il n’allait pas bien. Elle non plus n’était pas au mieux depuis que Jérôme l’avait lâchée pour une autre. Elle espérait qu’ils s’encourageraient mutuellement. Il est bon parfois de se laisser aller à des confidences et de poser la tête sur une épaule de confiance, de se comprendre sans devoir donner tous les tenants et aboutissants d’une histoire, puisqu’on se connaît tellement bien. C’est ce qu’elle espérait quand elle s’est mise sur son trente et un pour aller au rendez-vous que lui avait donné Jacques. Un peu de chaleur, de compréhension, d’amitié. N’est-ce pas ce qu’il donnait à son père depuis toujours et en particulier depuis la disparition de sa mère qu’elle n’avait pour ainsi dire pas connue ?

La soirée avait pourtant bien commencé, Jacques lui parlait et l’écoutait avec douceur, comme quand elle était petite et qu’elle venait avec son père passer un dimanche « en famille » chez l’ami fidèle et son épouse qu’elle appelait même Mamie. Et puis Jacques lui a proposé de l’emmener chez lui où ils seraient plus à l’aise pour prolonger la discussion. Il y avait, en effet, deux tables bruyantes près du bar du Café des Arts connu pour être, quand vient minuit, un des endroits les plus animés de la petite ville de province qu’est Nivelles. Plus ils parlaient, plus Jacques descendait les whiskies. Quand il a commencé à bredouiller, c’était déjà presque l’aube, Nathalie lui a dit qu’il était temps d’aller se coucher et qu’elle allait rentrer chez elle. C’est alors que ses yeux ont brillé d’une sale lueur, qu’il l’a bousculée et empoignée violemment, précipitée au sol et qu’elle s’est évanouie de douleur, sous son poids et ses coups de butoir. Il ne cessait, c’est tout ce dont elle se souvient, de crier « Martine, Martine » le nom de sa mère. Quand elle a pu se dégager, elle a ramassé ses affaires, couru comme une folle dans la rue, sauté dans l’unique taxi garé sur la Grand-Place de Nivelles et demandé au chauffeur de la conduire loin, très loin. Loin de ce Jacques, loin de son père aussi à qui elle n’oserait jamais raconter ce qui venait de se passer. Elle a précisé au chauffeur : « … Bruxelles-Midi s’il vous plaît, je pourrai vous payer avec une carte Visa ?… ».

Dans le taxi, elle a alors pris son téléphone et appelé son unique amie, Isabelle – sa copine d’enfance, d’adolescence, sa copine pour la vie quoi ! – qui avait eu la chance de réussir dans le mannequinat de mode et qui habitait un petit studio à Paris où elle gagnait confortablement sa vie depuis qu’elle était assez bien cotée dans le milieu des photographes branchés. Nathalie n’obtint que sa messagerie sur laquelle elle laissa le message suivant : « Isabelle, c’est moi Nathalie, excuse-moi de te déranger à 5h du matin, mais je viens de vivre un drame, il n’y a que toi qui peut m’aider, j’arriverai à Paris demain matin, peux-tu me loger quelques jours, please aide-moi. Rappelle-moi vite ».

Quand le Thalys s’arrêta en Gare du Nord à Paris à 08h35, Nathalie sortit de son mauvais sommeil contre la vitre du train. Elle envoya un sms à Isabelle. Qui lui renvoya aussitôt un texto (nous sommes en France !) : « Je t’attends ».

(Michel Collart – 02 octobre 2012)

***

 Chapitre 12

Georges ne peut se retenir. Il empoigne Jacques par les épaules, plante son regard dans ses yeux fuyants et le secoue violemment.

– Jacques, je t’en supplie, dis-moi la vérité ! Je sens que tu ne me dis pas tout.

– Georges, je t’assure que…

– Non, je te répète que j’ai vu la voiture de Nathalie à deux pas du Café des Arts où elle avait rendez-vous avec toi… je suis sûr qu’elle est venue. Pourquoi me le cacher ? Dis-moi…

– Mais Georges…

– … à quelle heure t’a-t-elle quitté et où est-elle allée ?… Tes mon ami, Jacques, aide moi,  je n’ai plus qu’elle, ma fille, ma petite Nathalie…

Georges éclate alors en sanglots et pose, en hoquetant, sa tête sur l’épaule de Jacques qui garde le silence et lui tapote doucement la nuque pour le consoler. Après quelques minutes cependant, ce dernier craque, des larmes se mettent à couler sur ses joues… le remords, sans doute… il bredouille quelques mots.

– Euh … Georges… je dois t’avouer que j’ai… enfin… comment… oui, Nathalie est venue au rendez-vous… je ne voulais pas te le dire, des fois que tu irais imaginer des choses… elle voulait simplement me parler parce qu’avec toi, ce n’était plus possible, elle craignait que tu te fâches encore… tu étais tellement jaloux de ses amours et sa rupture avec Jérôme t’avait même fait sourire, m’a-t-elle raconté…

– …

– Alors, elle n’osait pas te dire qu’elle l’avait remplacé par un autre garçon, plus jeune qu’elle, un certain Quentin, rencontré dans la gare de Luttre, le jour même où Jérôme l’avait plaquée… tu sais ce jour où les trains ont été bloqués à cause d’un suicide sur la voie… ce maudit jeudi où j’ai perdu mon job….

– …

– Ce jour-là, elle m’avait aperçu sur le quai et on s’était fait signe et cela lui avait rappelé qu’elle avait un « tonton », le vieil ami de son père – je reprends ses mots, Georges – et elle a voulu me rencontrer pour me confier ses états d’âme, pour que quelqu’un l’écoute, la rassure. Toi, tu l’aurais engueulée… « tu te rends compte Jacques, si mon père apprend que j’aime déjà un autre garçon, plus jeune que moi en plus, il va faire une crise… » je l’ai rassurée comme j’ai pu et lui ai promis que je te parlerais. Et puis, elle est partie.

Georges s’est ressaisi, il a passé la main dans ses cheveux pour les remettre en place et s’est essuyé le visage avec la manche de son veston.

– Quentin… c’est ce que tu as dit ? … tu sais où il habite ?

– Non Georges, je ne le connais pas… Nathalie ne m’a rien dit de plus.

Georges a alors quitté Jacques, sans un au-revoir, sans une poignée de main. Juste un regard droit dans ces yeux qui, une fois encore, le fuyaient.

(Michel Collart – 06 octobre 2012)

***

Chapitre 13

Isabelle hébergea Nathalie pendant quelques semaines. Le temps qu’elle se ressaisisse et retrouve assez de forces pour revenir à Nivelles auprès de son père, désespéré du départ de sa fille et de la trahison odieuse de son vieil ami Jacques qui, il l’avait bien compris lors de leur dernier entretien, avait blessé, meurtri, sali son enfant. Pourquoi et comment vivre encore dans cette solitude ?

À plusieurs reprises, il avait bien appelé et supplié Nathalie pour qu’elle revienne, mais à chaque fois elle hésitait et reportait son voyage-retour à une date ultérieure. Mais aujourd’hui, elle a décidé. Elle revient au pays. Elle a pris le TGV Paris-Charleroi de 19h43 à Paris-Nord. Dans deux bonnes heures, elle sera dans le train semi-direct Charleroi-Nivelles et arrivera chez son père avant minuit. Au fond d’elle-même, cela lui fait plaisir, elle est presque heureuse. Paris aux côtés d’Isabelle lui avait certes fait du bien, mais ce n’est pas là qu’elle voulait vivre sa vie.

Elle a un père qui l’aime en Belgique ainsi qu’un travail qu’elle adore dans cette si belle librairie Molière à Charleroi – sa patronne comprendra sa longue absence quand elle lui en expliquera les raisons. Et puis, et puis, il y aussi cet espoir. Ce Quentin, ce jeune garçon qu’elle a laissé en plan et dont elle s’est aperçu qu’il lui manquait pendant son exil parisien. Oui, elle essaiera de reprendre contact avec lui. Et qui sait ?

La seule angoisse qu’elle nourrit en revenant, c’est bien sûr de croiser le regard de Jacques. Elle est dans ses pensées quand soudain le train s’arrête. En gare de Luttre, quelques kilomètres seulement avant la gare de Nivelles. Ce n’est pas normal, ce train n’est pas un omnibus mais un semi-direct. Il ne doit pas stopper à cet endroit.

Après quelques minutes d’immobilisation, les haut-parleurs de la gare diffusent le message suivant : « Le trafic ferroviaire est momentanément à l’arrêt entre Luttre et Nivelles. Un train a heurté une personne qui s’est jetée sur la voie à l’entrée de Nivelles… » Encore ! ne peut s’empêcher de penser Nathalie qui sait que l’attente sera longue et envoie un sms à son père pour le prévenir. Le train restera bloqué sur la voie jusqu’au petit matin. Quand il entrera enfin en gare de Nivelles, l’aubette de la gare sera déjà ouverte. Et dans les fait divers du journal local bien accroché en évidence à la devanture du kiosque, on peut lire qu’un certain Jacques, un homme dans la cinquantaine, s’est suicidé en se jetant sur la voie ferrée au passage à niveau de la rue de Namur, à deux pas de la gare de Nivelles-Est.

Un homme sans histoire, qui vivait seul et qui n’a laissé aucune lettre pour expliquer son geste.

(Michel Collart – 24 octobre 2012)

FIN

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